Entretien : Michel Butor

 mars 2007
par  Pierre CARAN
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Né le 14 septembre 1926, Michel Butor a eu 80 ans en 2006 ; il a été professeur de philosophie à l’Ecole Internationale de Genève de 1974 à 1991 où étaient organisées des Butoriades qui étaient comme les Schubertiades un véritable cœur. En 1957 il faisait encore partie des écrivains du Nouveau roman, il a obtenu, cette année-là, le Prix Renaudot pour La Modification.

Cela ne l’a pas empêché de se tourner vers d’autres genres littéraires : l’essai, la poésie et une collaboration avec des peintres dans le monde où chaque pays visité est une source d’inspiration. Explorer l’œuvre de Michel Butor, c’est découvrir un univers d’une grande richesse littéraire et poétique. Aujourd’hui, il est l’auteur de plus de mille cinq cents titres. En 1960, il s’est tenu à l’écart du Nouveau roman et de tout mouvement littéraire qui aurait souhaité l’intégrer. Pour lui, “ Chaque mot écrit est une victoire contre la mort “ – “ L’écriture est une colonne vertébrale “. Pour fêter ses 80 ans, Les Editions de la Différence à Paris publient ses oeuvres complètes en dix volumes, d’environ mille pages chacun. Le premier est consacré à ses romans, le deuxième et le troisième à ses répertoires, le quatrième à la poésie. A suivre en 2007. Entretien.

De juin à septembre 2006, La Bibliothèque Nationale de France a mis en place une exposition conçue comme un voyage autour d’un des grands écrivains de notre temps et un colloque y a été organisé ?
L’exposition a eu lieu à partir du mois de juin dans une salle de la BNF où la scénographie était très ingénieuse. Il n’était pas question de montrer tous mes livres et de donner de la place à tous les artistes avec qui j’ai travaillé. J’ai prêté beaucoup de choses et on m’a demandé des idées d’organisation. Au mois d’octobre il y a eu un colloque – dont j’étais le sujet – à la Bibliothèque Nationale de France une fois l’exposition terminée, c’est Mireille Calle-Gruber, responsable de la publication de mes œuvres complètes, qui l’a organisé. Tout s’est très bien passé et s’est terminé par un concert-dialogue avec les variations Diabelli exécutées par Jean-François Heisser au grand auditorium de la BNF.

Vous avez créé des liens avec des écrivains, des artistes, car vous dites que vous avez fortement besoin de leurs images et vous maniez le langage "comme un peintre sa palette ou un musicien son instrument" ?
Oui, j’ai beaucoup besoin de la peinture, de la musique, du cinéma etc. j’aime beaucoup travailler avec des peintres et des musiciens. Quand j’étais jeune j’étais très tenté par la peinture et la musique, j’ai finalement opté pour la littérature ou j’ai été opté par la littérature, et il y a toujours chez moi dans ce que j’écris une nostalgie et de la peinture et de la musique. Je veux faire voir des choses, entendre des choses. Pour moi c’est très très important.

En 2006, une exposition de vos œuvres a été organisée à Genève, ainsi que des rencontres avec des artistes ?
En ce qui concerne Genève, à la fin de mon enseignement, l’année qui a précédé ma retraite – 1990 – mes collègues avaient organisé toute une Butoriade, avec des expositions, un concert et le 1er décembre 2006 ils ont organisé une petite fête pour mes 80 ans, cela a été très chaleureux. Il y avait mon ami Henri Pousseur pour faire une exécution, avec moi comme récitant, d’une œuvre électronique audio-visuelle qui s’appelait "paysages planétaires", c’était à Uni III. Il y a eu une exposition de livres avec une causerie de ma part au Cabinet des Estampes et une exposition de photographies liées à mes textes sur le tram 12, à la Bibliothèque Universitaire.

Vos essais critiques sur l’art, vos poèmes sur les œuvres des artistes, vous ont amené dans les années 80 à réaliser une production importante de livres manuscrits ?
J’ai commencé par écrire des essais critiques sur l’art et les artistes, j’ai fait des textes pour des catalogues d’exposition et puis peu à peu j’ai fait des textes angéliques dans lesquels j’ai étudié tel tableau ou tel peintre et ensuite j’ai beaucoup travaillé avec eux pour faire en particulier des livres manuscrits ; mais pas seulement des livres, j’ai fait des estampes avec des gravures sur lesquelles j’ai écrit, des affiches etc. Cette collaboration avec les artistes m’apporte énormément, chaque artiste me fournit un monde particulier et l’effort que je fais pour entrer à l’intérieur de sa chambre, de son domaine, m’oblige à inventer et à écrire des choses nouvelles que je n’aurais jamais imaginées. Je n’aurais pas pu écrire sans leur aide, parce que la plupart du temps ces réalisations sont faites en sens inverse de l’illustration habituelle étant donné le statut du livre et de l’écriture en Occident en général. C’était le texte d’abord, puis l’illustration ou l’ornementation, mais en ce qui me concerne, très souvent c’est prioritairement l’objet, la gravure ou le livre entièrement fait et à l’intérieur duquel il faut que j’introduise mon écriture, ce qui me donne une prosodie extérieure, des contraintes qui me sont très utiles, illuminées par l’œuvre de l’artiste. Evidemment quelquefois il y a des artistes qui prennent des textes que j’ai déjà écrits, j’en suis toujours très heureux, ils font alors ce qui leur plaît et il y a toutes sortes d’intermédiaires. Ce qui a donné lieu à de nombreuses expositions et j’espère que ça va continuer.

Concernant les photographes, vous dites : " Dès qu’un photographe se manifeste comme un grand artiste, on peut employer à son propos le vocabulaire de la critique littéraire, et en particulier celui qui s’applique à la poésie" ?
La photographie est aujourd’hui un art à part entière, elle a mis du temps à conquérir ce statut. Au début, on a considéré que c’était un procédé purement mécanique qui était tout à fait insuffisant comme façon de voir les choses, alors que la peinture peut utiliser toutes sortes de techniques. La photographie est une des techniques de la représentation visuelle, c’est un des genres particuliers de la peinture, avec des particularités très importantes, la première étant la rapidité du geste, donc, c’est le côté instantané. Ce qui est très impressionnant c’est que le photographe a un appareil qui fonctionne au centième ou au millième de seconde, mais il n’a pas une conscience aussi menue que cela, c’est l’instant du cadrage et du déclic, à l’intérieur de cet instant il y a une espèce de concentration, de conscience, qui pour moi est quelque chose d’extraordinaire. Il y a un langage particulier qui va se développer pour la critique photographique et pour dialoguer avec des photographies. La poésie est un moyen éminent de la peinture sous tous ses aspects de même que la photographie en raison de la forme éminente et très spéciale de la peinture qu’est la photographie. Donc j’ai fait de la critique ou de la théorie à propos de la photographie, mais j’ai aussi travaillé avec de nombreux photographes en faisant en général dialoguer la photographie avec un court poème qui a la propriété de mettre en évidence un certain nombre de détails. Si la photographie nous intéresse, nous allons nous promener à l’intérieur comme nous nous promenons dans une peinture et le texte qui est à côté de la photographie va indiquer, souligner un certain nombre de détails que le photographe lui-même ne remarque plus et qu’il ne serait pas capable de souligner. Au moment où il faisait la photographie il était conscient de cela, mais il n’avait pas le temps naturellement de la mettre en mots lui-même, ce n’était pas du tout verbalisé, mais après ça le photographe peut parler de ses photographies.

Vous avez enseigné et beaucoup voyagé à l’étranger ?
Oui, je suis allé à Amiens à la fin 2005, grâce aux liaisons entre l’Académie de cette ville et celle de Marrakech où un projet commun m’a permis de faire un livre en plusieurs exemplaires manuscrits avec des artistes marocains et tout cela a été montré à la Drac de Picardie. Fin janvier 07 je suis invité en Egypte pour faire des conférences au Caire. En fin d’année je reste en Europe, je suis invité en Allemagne et en Angleterre.

Vous êtes également un grand lecteur, Valery Larbaud a dit que c’était l’essentiel de la biographie d’un écrivain. Pour Ibsen : " Ecrire c’est faire comparaître devant soi-même son propre moi " êtes-vous d’accord ?
Oui je pourrai dire que ma biographie c’est celle de mes lectures, j’ai été un dévoreur de livres et je continue à lire et à relire beaucoup mais je ne suis pas un amateur de best-seller. Concernant Ibsen ce n’est vrai qu’indirectement, je ne suis pas un écrivain de l’autobiographie, même si on trouve dans mes livres un portrait de moi en creux. En parlant de Balzac ou de Claude Lorrain je parle aussi de moi.

Propos recueillis par Pierre Caran


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