Entretien : Philippe Dinkel

 avril 2007
par  Magali JANK
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Fondé en 1835, le Conservatoire de Musique de Genève est le plus ancien de Suisse. Après avoir longtemps reflété une vision très traditionnelle de la musique, il est désormais tourné vers le futur, privilégiant les partenariats extérieurs et se développant perpétuellement.

Regroupant en son sein l’Ecole de Musique et de Théâtre (l’EM), destinée aux non-professionnels et la Haute Ecole de Musique (l’HEM) destinée aux futurs professionnels, le Conservatoire de Musique de Genève fait partie aujourd’hui des Hautes Ecoles de Musique les plus réputées. Philippe Dinkel, pianiste et musicologue, le dirige depuis 1993.

A l’heure de la réforme de Bologne et des bouleversements récents au sein de nombreuses Hautes Ecoles, qu’en est-il de la formation musicale à Genève ?
Depuis quelques années, le Conservatoire traverse une phase de mutation institutionnelle importante. En effet, nous avons entrepris des réformes à trois niveaux. Le premier concerne l’enseignement musical de base (non-professionnel) avec la mise en place progressive, depuis trois ans, d’un réseau cantonal d’écoles de musique qui devrait aboutir en 2009. Viennent ensuite des réformes qui concernent, quant à elles, nos filières d’enseignement musical professionnel. Dans cette optique, nos filières professionnelles seront rattachées à cette grande université des métiers qu’est la Haute Ecole Spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO) d’ici 2009, avec à la fois la mise en place d’un réseau intercantonal (Genève, Vaud, Neuchâtel, Fribourg et Valais) et la constitution d’un seul pôle « musique ». Parallèlement, la réforme de Bologne nous a permis de mener une réflexion de base sur la finalité et le contenu des enseignements que nous proposons. Cette remise en question a débouché sur l’implémentation, il y a une année, de nos filières de Bachelor. Les Masters, quant à eux, seront mis en place dès 2008. Sur ce point, la Suisse fait figure de pionnière, car grâce à l’Association européenne des conservatoires, qui joue un rôle déterminant dans la définition des conditions cadre facilitant la mobilité de l’étudiant, elle a pu constituer un réseau de partenaires européens et internationaux qui représente un véritable plus pour notre établissement.

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Philippe Dinkel

Il y a 20 ans, le Conservatoire était associé à une vision plutôt traditionnelle de la musique. Comment l’institution a-t-elle évolué ces dernières années ?
En ce qui concerne les musiques écrites, nous constatons que la musique contemporaine a pris une place centrale dans le programme d’études ainsi qu’un tour nouveau, notamment depuis la nomination de Michael Jarrell au poste de professeur de composition. Si le Conservatoire passait autrefois pour une institution tournée vers le passé, il est orienté désormais résolument vers la modernité avec un volet contemporain omniprésent. Néanmoins, il n’en oublie pas pour autant ses racines, en conservant un dialogue fécond avec le passé. En ce qui concerne les musiques non écrites et l’improvisation, deux aspects sont à relever parmi les changements récents. D’une part, avec la mise en place de ce pôle « musique » romand, un département jazz au sein du Conservatoire de Lausanne a vu le jour en automne 2006. Convaincu que des formations plus métissées en intéressent plus d’un, j’entends notamment favoriser l’intérêt de certains étudiants au sein de notre Conservatoire pour ce nouveau département. D’autre part, depuis qu’une filière rythmique a pris résidence dans nos murs, nous entendons concrétiser ce qu’elle peut nous apporter en termes de savoir-faire dans le domaine de l’improvisation.
Par ailleurs, les domaines traditionnellement présents au sein du Conservatoire se sont également développés ces dernières années. Né dans les années 70, le Centre de Musique Ancienne (CMA) connaît aujourd’hui un essor fantastique. C’est devenu un domaine très dynamique, un pôle d’excellence absolument fondamental à côté de la « Schola Cantorum Basiliensis ». Nous souhaitons que le CMA soit non seulement dédié à la formation de spécialistes mais aussi à celle des étudiants
« modernes », qui, grâce à des enseignants charismatiques – comme la violoniste Florence Malgoire – se prendraient de passion pour ce domaine. En outre, nous proposons aussi à nos étudiants de s’initier concrètement aux métiers de l’orchestre, grâce à des partenariats avec les orchestres professionnels comme l’OSR, l’OCG ou Contrechamps. Aujourd’hui, nous pouvons même prétendre modestement jouer un rôle culturel à Genève. En effet, nous créons nos propres événements musicaux, comme des concerts de l’Orchestre du Conservatoire ou l’Académie de l’Orchestre qui a lieu tous les deux ans en partenariat avec le Conservatoire de Zurich.

Parlons de votre carrière musicale. Quels sont vos projets et comment menez-vous de front vos deux activités ?
Compte tenu de l’ampleur de mes tâches actuelles au sein du Conservatoire, ma carrière de musicien se trouve volontairement entre parenthèses. Cependant, je me suis promis d’y revenir, tout comme à mes travaux de musicologue. Je reste en contact avec mes partenaires musicaux de toujours, comme le quatuor Sine Nomine ; je signale que le Premier violon du quatuor, Patrick Genet, le violoncelliste Marc Jaermann et moi-même formons un trio, qui est pour l’instant en stand-by. M’intéressant énormément au lied, je suis également toujours en contact avec le chanteur Philippe Huttenlocher, qui est un ami formidable. Actuellement, j’ai énormément de plaisir à remplir ma fonction de directeur en concrétisant des projets et des partenariats qui me sont chers, afin de faire en sorte que cette institution révèle les couleurs qui composent son identité.

De manière plus générale, comment a évolué, selon vous, le paysage musical genevois ces 20 dernières années, notamment en musique de chambre ?
La musique de chambre reste confinée à un certain public. C’est un genre qui est malheureusement marqué par un certain vieillissement de son public. C’est une réalité qui n’est néanmoins pas une fatalité. Je pense en effet qu’une politique favorisant l’accès à la musique de chambre à un nouveau public, permet d’éviter le communautarisme artistique. Je plaide pour un dialogue entre les différents courants culturels, car il est absolument fondamental. A cet effet, le Conservatoire s’efforce d’être un lieu de rencontre de ces cultures. Nous avons la chance de voir converger un certain nombre de courants au sein de l’institution, et nos diplômés, conscients de cette pluralité, contribuent à leur enrichissement.

Qu’en est-il des jeunes solistes aujourd’hui ? Etait-ce plus facile de percer il y a 20 ans ?
Percer est extrêmement difficile pour les jeunes aujourd’hui. Au sein du Conservatoire, nous leur donnons non seulement l’occasion de jouer en orchestre, en formation de musique de chambre, en tant que soliste ou lors de projets plus métissés, mais aussi d’enseigner : tout ce qui va être le cœur de leur métier, en somme. Dans ce but, nous nous efforçons de trouver des cursus d’études suffisamment modulaires répondant à ces besoins. Si un étudiant présente des talents particuliers, nous l’encourageons bien évidemment à participer à des concours internationaux. Dans ce domaine, un de nos premiers partenaires est le Concours de Genève, né à l’intérieur même du Conservatoire. Quant à savoir si un jeune artiste va percer, difficile à dire. La multitude de concours et de conservatoires pourrait en effet mener à un certain formatage des musiciens. Et je ne pense pas que le public souhaite des musiciens « standard », car chacun est à l’affût des ces personnalités qui renversent et bousculent, qui donnent le sentiment d’entendre pour la première fois une œuvre maintes fois exécutée. Les concours sont certes un tremplin, mais au final, ce sont les personnalités qui s’imposent : le charisme ne s’enseigne pas !

Propos recueillis par Magali Jank

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