Portrait : Martha Argerich

 septembre 2010
par  Emmanuèle RUEGGER
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Parue en 2010, la première biographie de Martha Argerich a été écrite en français. En juin 2010, Lugano a abrité le festival de la grande pianiste, le Progetto Martha Argerich. Chaque année EMI classics capte les concerts dudit festival, 3 CD du Progetto 2009 sont parus.

C’est au journaliste français Olivier Bellamy, entre autre animateur à Radio classique, que l’on doit la première biographie de Martha Argerich. Avec une plume alerte et de vastes connaissances du monde de la musique, il nous entraîne à la suite de la pianiste depuis son plus jeune âge.

Enfance argentine
Maria Martha Argerich est née le 5 juin 1941 à Buenos Aires, une ville qui connaît à l’époque une remarquable effervescence musicale. C’est une enfant gaie, affectueuse et éveillée. A l’âge de trois ans, elle rejoue sur le piano de sa maîtresse les mélodies qu’avait interprétées une pianiste pendant la sieste des enfants. Sans aucune faute ni hésitation. Il faut se rendre à l’évidence : Martha est une enfant prodige. Son père reste calme, il l’avait toujours su ! Sa mère n’aura dorénavant de cesse que sa fille fasse une carrière à la hauteur de ses dons. Elle inscrit sa fille aux cours d’Ernesta Kussroff qui a ouvert une école pour enfants prodiges. Martha y restera deux ans. Au moment de s’exécuter en public au concert de fin d’année, elle éprouve pour la première fois un trac violent.
En 1946 Martha est confiée aux soins d’un pédagogue redoutable, Vincenzo Scaramuzza. Le maître, pianiste d’origine italienne, est le meilleur d’Argentine, mais il est aussi célèbre pour ses colères ! A l’âge de sept ans, Martha donne son premier vrai concert au Teatro San Martin. Le trac est énorme. Scaramuzza doit la pousser énergiquement sur scène. Elle joue le Concerto n° 20 de Mozart et le Concerto n°1 de Beethoven. Le succès est fulgurant.

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Martha Argerich
© Adriano Heitmann

Martha est juive par sa mère, mais elle ne le sait pas. Juanita Argerich née Heller prétend venir d’une famille protestante. A l’âge de dix ans Martha demande le baptême et fait sa première communion avec ferveur. Par la suite elle restera attirée par les églises sans toutefois pratiquer.
En 1951, la jeune pianiste quitte Scaramuzza pour travailler pendant trois ans avec Francisco Amicarelli un de ses élèves les plus doués. A onze ans, Martha fait ses débuts au fameux Teatro Colon avec le Concerto de Schumann, une œuvre qu’elle aimera jouer pendant toute sa vie. (Elle l’a joué, avec une fraîcheur toute juvénile, à Lugano en juin de cette année !) Le succès est une fois de plus au rendez-vous.

Apprentissage et premiers succès en Europe
Quand Martha a quatorze ans, ses parents décident de quitter l’Argentine afin qu’elle puisse jouir de l’enseignement d’autres professeurs. Le choix de la jeune pianiste se porte sur Vienne où Friedrich Gulda l’a invitée. Elle restera un an et demi avec le musicien autrichien, qui la considère plus comme une collègue que comme une élève. Ensuite Martha fréquentera à Genève les cours de Madeleine Lipatti (la veuve de Dinu Lipatti) et Nikita Magaloff.
A l’âge de seize ans seulement elle décide de se présenter aux concours de Bolzano et de Genève, deux concours de haut niveau. A Bolzano d’abord, elle passe toutes les étapes du concours sans se rendre compte de ce qui lui arrive. A la finale, qu’elle remporte, le public est debout pour l’acclamer. Dix jours plus tard elle enchaîne avec le concours de Genève. Nouvelle victoire. A la fin, non seulement le public mais aussi le jury se lève pour l’applaudir.
Ces deux concours ont fait la notoriété de Martha Argerich qui est invitée partout en Italie, en Autriche, en Suisse et en Allemagne. Tout le monde ne parle que du « miracle Argerich ». Elle donne concert sur concert pendant deux ans. Années au bout desquelles elle est épuisée. Elle décide d’arrêter les concerts mais grave un disque chez Deutsche Grammophon. C’est la reconnaissance internationale.
Arturo Benedetti Michelangeli interdit à ses élèves de se produire en public. C’est le maître idéal pour Martha qui s’est retirée de la scène. Elle restera un an et demi chez le grand pianiste près de Turin. Il ne lui donnera que quatre leçons !

Maternité et consécration
Début 1963, Martha a complètement arrêté de jouer du piano. En recherche inconsciente de motivation elle se rend à New York pour rencontrer Horowitz, en vain. Son épouse, jalouse, a fait barrage. Elle gardera cependant un souvenir précieux des Etats-Unis, où elle se lie d’amitié avec le compositeur chinois Robert Chen. Une seule nuit, ils ont été amants et voilà que Martha est enceinte. De retour en Europe, elle refuse catégoriquement d’avorter, comme on le lui suggère, et met au monde une petite fille, Lida Chen.
Alors que sa carrière est au point mort, Martha, qui a toujours aimé les défis, retrouve la motivation à jouer du piano grâce aux concours. Celui de la Reine Elisabeth, qu’elle commence à préparer mais auquel elle ne se présente pas et surtout, le célèbre concours Chopin, que Maurizio Pollini a remporté en 1960. Ce concours a lieu tous les cinq ans, nous sommes donc en 1965. Martha survole toutes les étapes du concours en captivant le public, jusqu’au concert final où elle interprète le Concerto n° 1 en mi mineur du compositeur franco-polonais. C’est un triomphe. Après cette consécration, la carrière internationale de Martha Argerich est assurée et elle reprend le chemin de la scène.

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Stephen Kovacevich
© Aline Paley

En 1969, elle s’installe à Londres, où elle fait la connaissance du pianiste Stephen Kovacevic, qui deviendra le grand amour de sa vie. De retour à Genève elle épouse cependant le chef d’orchestre suisse, Charles Dutoit. De cette union naîtra la deuxième fille de Martha, Annie Dutoit. Le mariage houleux durera cinq ans. Trois ans après son divorce, Martha retourne à Londres et retrouve Stephen Kovacevic. Ils vivront ensemble pendant trois ans. C’est en l’honneur de son père que la troisième fille de Martha s’appelle Stéphanie.

Succès et générosité
Malgré le succès qui ne la quittera jamais, Martha a parfois des crises de trac insurmontables. D’où ses célèbres annulations. Mais quand elle se met au piano et commence à jouer, il n’y a plus de doute, c’est elle la plus grande. Avec le temps, elle espacera ses récitals pour jouer surtout des concertos ou de la musique de chambre. En 1983 la pianiste argentine grave son dernier disque solo, dédié à Schumann, chez Deutsche Grammophon.
L’année 1992 restera gravée dans sa mémoire. Elle souffre d’un cancer grave, un mélanome est apparu sur sa jambe. Martha sera opérée deux fois. En 1996, on découvre une métastase au poumon. Décidée à se battre, la pianiste se rend à Los Angeles chez un spécialiste qui l’opère avec succès.
La vie pratique ne constitue pas le point fort de Martha, par contre elle est la générosité même et elle a de nombreux amis. Pour pouvoir jouer souvent de la musique de chambre avec ses amis et pour soutenir la carrière de jeunes pianistes, Martha fondera trois festivals. Le festival de Beppu au Japon naît en 1995, celui de Buenos Aires en 1999 et le Progetto Martha Argerich voit le jour à Lugano en 2002. Malheureusement, le Festival de Buenos Aires ne survivra pas à la grande crise que traverse l’Argentine. Beppu et Lugano ont par contre de plus en plus de succès, ce dernier pour notre plus grand bonheur !

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3 CD
Les captations proposées chaque année par EMI rendent bien la ligne et l’atmosphère du Progetto. Dans le premier disque de l’édition 2009, il y a par exemple des œuvres peu jouées, comme les Fantasiestücke op. 88 de Schumann. Martha Argerich est accompagnée par les frères Capuçon, des complices de longue date. C’est également Gautier Capuçon qui dialogue avec Martha dans l’Introduction et la Polonaise brillante en do majeur op. 3 de Chopin. Le Sextuor en ré majeur op. 110, composé par Mendelssohn alors qu’il n’avait que seize ans est également une œuvre rarement jouée à cause de sa distribution inhabituelle : piano, violon, deux altos, violoncelle et contrebasse. Cette fois, c’est Khatia Buniatishvili qui est au piano, mais la « famille » est représentée par Lida Chen, une fille de Martha, altiste accomplie.
Dans la version pour deux pianos du Songe d’une nuit d’été, Martha Argerich joue avec Cristina Marton, une jeune pianiste qu’elle a soutenue depuis ses débuts. C’est une partition qui requiert de la virtuosité, ce qui n’est pas un problème pour Martha ! Ce qui étonne dans ces conditions, c’est la légèreté du toucher de la pianiste argentine.

Le deuxième CD commence par une œuvre du XXe siècle, la Sonate pour violon n°2 Sz 76 de Béla Bartók, dans laquelle se déploie toute la sensibilité de Renaud Capuçon. Martha Argerich et Mauricio Vallina démontrent un jeu chatoyant, allant du « grave » à l’« allegretto » dans les Réminiscences de Don Juan pour deux pianos de Liszt. La deuxième partie du CD est entièrement russe. Le Sextuor en mi majeur de Glinka pour quatuor à cordes, piano et contrebasse trahit cependant une nette influence de la musique européenne. A l’alto on retrouve Lida Chen. Le CD propose ensuite une rareté, de la musique pour piano à six mains. Rachmaninov l’a composée alors qu’il était encore adolescent. Il s’agit d’une Romance et d’une Valse. Martha s’est effacée pour laisser la place à Daniel et Anton Gerzenberg et Lilya Zilberstein. On retrouve cette dernière dans la Rhapsodie russe en mi mineur, toujours de Rachmaninov. Elle est secondée au piano par Alexander Mogilevsky. Ces distributions sont caractéristiques du Progetto.

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Mauricio Vallina

Le Progetto propose surtout de la musique de chambre, mais deux concerts sont accompagnés par l’Orchestre de la Suisse Italienne. Emi a capté en 2009 les Nuits dans les jardins d’Espagne, œuvre de Manuel de Falla, qui a été interprétée dans sa version pour piano et orchestre. La partition requiert de la virtuosité de la part du pianiste, en l’occurrence de la pianiste. Martha, effectivement, se joue des difficultés techniques et plus encore, elle sait rendre les nuances de la musique des trois différents types de jardin. Le CD reste en Espagne à la plage suivante avec un autre chef-d’œuvre, la Rapsodie espagnole de Maurice Ravel. Sergio Tiempo et Karin Lechner interprètent avec brio et raffinement sa version pour deux pianos, de Ravel lui-même. La présentation d’EMI du Progetto Martha Argerich se termine par une rareté, le Quintette avec piano n°1 d’Ernest Bloch. La directrice artistique du festival (Martha bien sûr) avait voulu célébrer le cinquantième anniversaire de la mort de ce dernier. Le quintette, de nature assez angoissante, se termine néanmoins sur une note d’espoir. EMI dédie ces captations à la mémoire de Jurg Grand, attaché à cette grande maison et co-fondateur du Progetto, décédé en 2003.

Le Progetto 2010
Cette année aussi, le Progetto Martha Argerich à Lugano a connu de nombreux moments forts. En voici quelques uns.
Dans un Palais des congrès bondé, Martha nous a émus avec son interprétation du Concerto n°1 en mi mineur de Frédéric Chopin. Nullement déroutée par une fausse note dans les premiers accords, elle a rendu le concerto avec une élégance raffinée. Renaud Capuçon a ensuite brillé dans le Concerto en ré mineur de Schumann. La soirée a été couronnée par une création mondiale, Tango Rhapsody, du compositeur argentin Federico Jusid pour deux pianos et orchestre, qui a déchaîné le public. L’Orchestre de la Suisse Italienne s’est montré tout à fait à la hauteur tout au long de la soirée. A sa tête, Jacek Kaspsyk.
Le lendemain, au Grand Hôtel Villa Castagnola, Akane Sakai et Giorgia Tomassi nous ont étonnés en bien par leur interprétation de la version pour deux pianos (de Camille Saint-Saëns) de la Sonate n°2 de Frédéric Chopin. Lilya Zilberstein et Jura Margulis ont joué avec l’héroïsme requis le Caprice héroïque pour deux pianos justement de Camille Saint-Saëns.

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Renaud Capuçon
© Mark Shapiro

Mais la plus grande émotion nous a été procurée par Martha Argerich et sa fille Lida Chen, à l’alto, dans les Märchenbilder op. 113 de Schumann.
Une troisième soirée s’est déroulée à l’auditorium de la Radio de la Suisse Italienne, bondée elle aussi. Les moments forts ont eu lieu dans la deuxième partie du programme. Du fait notamment de Martha Argerich et Yuri Bashmet (à l’alto) dans l’Adagio und Allegro op. 70 de Schumann. Nous avons vécu un réel moment de grâce quand la violoniste Alissa Margulis a joué une transcription les Quatre Préludes op. 34 de Dmitri Chostakovitch, accompagnée au piano par l’excellente Lily Maisky. Son archet, léger, effleurait seulement le violon. Quand Dora Schwarzberg (violoniste elle aussi) s’est jointe à elles, la tension n’a fait qu’augmenter. Leurs Cinq pièces pour deux violons et piano, toujours du compositeur russe, ont eu un tel succès qu’elles ont dû bisser la Polka.
L’année prochaine, le Progetto fêtera ses dix ans. Tous les artisans de cette manifestation, Martha, Carlo Piccardi (co-directeur) et Alfredo Gysi (de la Banque de la Suisse italienne, sponsor engagé) sont déjà en ébullition !

Emmanuèle Rüegger

La biographie de Martha Argerich écrite par Olivier Bellamy est parue chez Buchet et Castel, ISBN 978-2-283-02346-4
Le coffret d’EMI classics Martha Argerich and frends porte le n°6 07367 2
Le 10e Progetto Martha Argerich aura lieu au mois de juin 2011 à Lugano


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