Film de novembre 2008 : “Burn after reading“

Les frères Coen s’amusent, et leurs acteurs avec eux !

Article mis en ligne le novembre 2008
dernière modification le 20 février 2012

par Frank DAYEN

Burn after reading


(2008) de et par Ethan et Joel Coen, avec John Malkovich, George Clooney, Brad Pitt, Frances McDormand.

Les frères Coen n’en finissent pas de s’en prendre aux mythes américains. Après le fossé définitif des générations (No country for old men, 2007) et le business du divorce (Intolerable cruelty, 2003), voici qu’ils prennent pour cible la paranoïa des Américains. Depuis un point de la stratosphère, Burn after reading vise successivement l’exagérée omniprésence de la CIA, l’hypocrisie du mariage WASP, l’utilisation des armes à feu, le culte du corps au détriment de l’esprit, les rencontres via le Net et le cinéma hollywoodien, rien de moins. Cette dernière fiction des Coen se révèle un bijou de comédie qui, selon la morale finale, ne rapporte pourtant rien, ni aux dirigeants de la CIA, ni au spectateur, si ce n’est une heure et demi de délicieuses surprises. Du divertissement pur donc, et pas du toc made in Hollywood, malgré les têtes d’affiche : John Malkovich, le désormais fidèle George Clooney (3 contributions depuis O Brother, 2000), Brad Pitt, Frances McDormand (épouse de Joel Coen)…

« Burn After Reading », avec George Clooney et Frances McDormand
© StudioCanal

L’atout majeur de Burn after reading consiste en une intrigue extraordinairement bien ficelée signée par le tandem réalisateur, aussi alambiquée que subtilement charpentée. Tout commence par la mise à la porte d’un agent de la CIA, Osbourne Cox (exceptionnel John Malkovich dans ses modulations de What the fuck… ?), accusé d’être porté sur la bouteille. L’occasion pour son épouse (Tilda Swinton, détestable parce que tellement juste dans son rôle de chippie autoritaire) de demander le divorce, non sans lui réclamer une somme d’argent rondelette. De toute façon, Katie Cox trompe son mari depuis quelque temps avec un garde du corps raté, le charmant Harry Pfarrer (impeccable George Clooney). Lui-même passe son temps sur des sites de rencontres. C’est aussi ce que fait la gérante du club de fitness Hardbody (Frances McDormand), désireuse de mettre la main sur un homme friqué qui pourra lui financer la réfection plus que partielle de son corps quinquagénaire. Elle est encouragée dans son fantasme par son employé, l’athlétique Chad (Brad Pitt, très drôle dans la peau d’un jeune benêt). Ensemble, ils mettent la main sur une disquette de la CIA qu’ils croient top secret, alors qu’elle n’est que l’ébauche des mémoires que l’ex-agent Cox s’est mis en tête de rédiger. S’étant mis d’accord pour faire chanter l’ancien espion, la paire se lance dans des manigances qui tournent mal, pour notre plus grand bonheur. En effet, même si des gens meurent, le film souligne toujours que son spectateur assiste à une fiction.

La toile ainsi tissée permet aux Coen de s’amuser. D’abord de la CIA, omniprésente et tentaculaire entreprise qui semble tirer toutes les ficelles, mais dont elle ignore pourtant les tenants et aboutissants : Wait and see semble être le mot d’ordre, quitte à faire disparaître quelques corps. Le mariage américain en prend aussi pour son grade puisque les WASP semblent ne se marier que pour mieux se tromper, et pour retirer un maximum d’indemnités de divorce (à en croire l’histoire, les agences de détectives pour filer les couples adultères doivent faire florès aux Etats-Unis). Ensuite, l’arme à feu de l’ex-garde du corps Pfarrer, qu’il n’a jamais dégainé depuis 20 ans, sauf pour frimer devant ses conquêtes, n’est enfin utilisée que pour abattre un homme dans une penderie, qui n’est pourtant pas l’amant de sa maîtresse. Chez les Coen, les innocents souvent trinquent, à l’instar du gérant de fitness qui se retrouve, malgré lui, mais pour l’amour de son associée, assassiné en pleine rue à coups de haches. A noter que la guerre froide n’est pas terminée pour les Coen puisqu’aux couloirs froids des bureaux de la CIA font écho les murs nus et imposants d’une ambassade russe de pacotille (avec portrait de Poutine et téléphone rouge en sus !). Enfin, supposé favoriser les rencontres, le Net favorise l’hypocrisie et oblige à séduire par des apparences. Le monde n’a pas changé depuis la caverne de Platon : la taille des biceps de l’homo fitnessus, dont le canon vient des images véhiculées par Hollywood, est toujours inversément proportionnelle au contenu de son cerveau.

Au final, Burn after reading fait plaisir aux enfants que sont les Américains, qui suivent les pas des employés de la CIA en contre-plongées, tout en satisfaisant les spectateurs du reste du monde en jouant sur les clichés toujours aussi féconds d’une Amérique ridiculisée.

Frank Dayen