Théâtre Saint-Gervais, Genève
Genève, St-Gervais : Années de plomb

Avec La Décennie rouge, Michel Deutsch retrace l’histoire de La Fraction armée rouge.

Article mis en ligne le novembre 2008
dernière modification le 8 décembre 2008

par Bertrand TAPPOLET

Pour La Décennie rouge, Mensch oder Schwein, Michel Deutsch imagine, sur un canevas fragmenté et kaléidoscopique, une trentaine de personnages figurés par 5 comédiens.

Avec justesse et en convoquant divers genres théâtraux (dont la marionnette), le dramaturge et metteur en scène retrace la trajectoire et les préoccupations de quelques figures de proue de La Fraction armée rouge (FAR) : Andreas Baader, Ulrike Meinhof et Holger Meinz notamment.
De Penthésilée à Achille, la tragédie grecque nourrit le parcours de ces Antigones rouges (nom désignant les FAR de femmes en Allemagne). Un horizon d’attente terroriste qui rejoint les propos d’Antigone dans la pièce d’Anouilh : « Je veux tout, tout de suite  ».

Michel Deutsch

Voix éclatées
Jusque dans sa polyphonie et sa dimension de choralité, la pièce rend bien compte de l’instauration d’un climat de suspicion, de dénonciation à l’égard de toute manifestation d’anticonformisme dans les années 70 en Allemagne de l’Ouest. Une atmosphère qui n’est pas sans rappeler l’anticommunisme de l’époque de la guerre froide, voire certains aspects du contrôle social fortement dissuasif mis en place par le NSDAP lors de son accession au pouvoir. A travers le prisme de sources très variées, écrits théoriques, interviews, émissions tv, scènes réalistes proches du drame intime, une lecture se cristallise autour de l’idée de Révolution. Car, en rupture avec les idéologies traditionnelles, avec le léninisme, voire le maoïsme (celui des Brigades Rouges), la FAR pose que son expérience lui permet de réintégrer dans le patrimoine idéologique révolutionnaire Blanqui, Korsch, les anarchistes, Luxembourg (dont on entend les propos au fil du spectacle), Pannekoek notamment. Son opposition indéfectible tant à la social-démocratie et au communisme allemands qu’à l’Etat conservateur allemand lui vaudra un isolement quasi-total sur le plan politique.

Désenchantement
La FAR présente la formation d’unités militaires de guérilla comme une forme de re-socialisation de l’individu, à l’opposé de l’isolement et de l’autoritarisme de la société bourgeoise. Ce que montre de manière ambiguë l’épisode de l’entraînement des ces « soldats perdus » auprès de l’OLP. Derrière le lyrisme des écrits et le caractère très jargonnant des communiqués, les terroristes se réclament de la tradition humaniste allemande dont ils se veulent les continuateurs contre le vieil autoritarisme de l’Etat déguisé en Etat de droit. C’est ainsi l’un des aspects les plus énigmatiques de la logique qui, à lire leurs écrits, paraît avoir animé les membres de la FAR sur lequel se penche La Décennie rouge.
A contrario des récents documentaires sur d’anciens militants de la FAR, qui 30 ans après, montrent un désenchantement quasi suicidaire et des vies brisées, Michel Deutsch délivre un théâtre d’interrogations intimes, une réflexion fébrile et anxieuse sur la cohabitation de tout un chacun avec ses morts, ses mots et ses idéaux.

« La Décennie Rouge »
Crédit photo Christian Lutz

Un monde éclaté
La pièce maraude ainsi sur des territoires ambigus fréquentés par des cinéastes aussi divers que ceux de la Nouvelle Vague, Arthur Penn (Bonnie and Clyde), Oliver Stone (Tueurs-Nés), Fassbinder ou Lars Van Trier (Les Idiots). Avec une étonnante fluidité narrative ponctuée de riffs très rock, l’auteur entremêle les périodes et les sources. D’une ambition rare dans le théâtre du réel à vocation documentaire, Mensch… arpente un univers kaléidoscopique et parcellaire. Michel Deutsch figure le doute permanent qui contamine ses amorces de fiction ; il réfléchit les distorsions perceptives des personnages auquel répond un récit éclaté à l’architecture mouvante.
Sa direction conjugue le sérieux distancié quasi abstrait de certains textes et la vibration émotionnelle d’un Baader play-boy déglingué et déjanté. C’est ce monde en morceaux, éclaté avec ses aspirations quasi nietzschéennes ou dostoïevskiennes, qui se déploie à l’infini dans tous les sens. Et trouble jusqu’au vertige notre rapport aux images et aux significations. Fasciné par la composante de romantisme sombre liée à la violence, interrogateur envers cet aristocratisme du défi violent, la pièce dévoile le cabotinage existentatialo-terroriste de la FAR, paroles qu’on aligne parfois pour se dispenser d’agir ou pour se consoler de ne pas pouvoir.
« L’histoire devient manichéenne, lorsqu’elle anime des rêves et légitime des
passions
 », écrivait Malraux. A trop l’oublier, certains héritiers de Brecht et de Müller pourraient se laisser par instants enivrer, entre fascination et répulsion, par le souvenir de ses modernes Netchaïev et leur inventer une geste héroïque, un destin d’amants maléfiques, nihilistes à la sauvagerie poétique. Comme l’invite parfois l’entrée en scène d’Ulrike Meinhof qui fait évader, le 14 mai 1970, Andreas Baader de sa prison au cours d’une opération à haut risque. La vie carcérale à Stammhein montre, quant à elle, à quel point un Etat supposé de droit peut mobiliser des ressources propres au totalitarisme afin de briser toute résistance en l’humain.

Bertrand Tappolet

« Mensch oder Schwein, la décennie rouge ».
Théâtre Saint-Gervais du 25 au 29 novembre 2008.
Rés. : 022 908 20 20.