Vidy-Lausanne
Lausanne, Vidy : “La vieille et la bête“

Ilka Schönbein présente son nouveau spectacle à Lausanne, avant les représentations qui auront lieu au Forum Meyrin.

Article mis en ligne le novembre 2009
dernière modification le 9 décembre 2009

par Bertrand TAPPOLET

Vie et mort apparaissent indissolublement liées au fil des bestiaires marionnettiques en mutation présents dans les créations expressionnistes et tourmentées de l’Allemande Ilka Schönbein.

Métamorphoses du grotesque
Artiste protée, les réalisations scéniques de Schönbein agrègent de sidérante et lyrique manière des champs expressifs comme la marionnette, le mime et la danse eurythmique. Cette dernière met en valeur le travail conjoint du geste et de l’âme. Son théâtre explore le grenier sans fond du répertoire du vague pays des contes de fées (Perrault, Grimm…) ou des récits comme le poignant Chair de ma chair (2007), adaptation de l’autobiographie d’Aglaja Veranyi, Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta, qui nous parle de nomadisme, d’arrachement et de mort attendue au cœur d’un univers circassien. Pour sa nouvelle création La Vieille et la bête, elle est partie d’un conte des frères Grimm, Le petit âne. Il était une fois, il était mille fois, une Reine qui se désespérait de ne pouvoir enfanter : « Je suis comme une terre en friche où rien ne germe. » Ses prières sont exaucées, mais elle met bas un âne qui, naturellement, lui tourneboule l’esprit et l’existence. De plus belle, elle se lamente. Mais le roi à ses sanglots oppose son veto : « Le bon Dieu nous l’a donné, il sera donc mon fils et mon héritier et après ma mort c’est lui qui s’assiéra sur le trône ». Contemplant son image reflétée dans l’eau, la créature décide, elle, de partir découvrir le vaste monde en jouant du luth aussi merveilleusement qu’Orphée, charmant les plus réticents. Sous la peau d’âne, se dissimule un beau jeune homme qui contentera la fille d’un roi au gré d’une métamorphose induisant le feu et la cendre de toutes les renaissances.

Théâtre de la régénération
Cette trame appelle l’esthétique du grotesque hallucinatoire façon Schönbein, pendulant entre une irrépressible humanité et une laideur finement ouvragée en références possibles à l’histoire de l’art (Bosch, Dix, Schiele) et au fantastique cinématographique et littéraire (Tim Burton, David Lynch, Peter Jackson, Gordon Stuart, H.P. Lovecraft, Clive Barker). Le casting de son cabinet horrifique de curiosités impressionne. On y croise un Roi Grenouille, un Serpent des origines, un Rat proxénète pourvu d’une queue phallique, des araignées cannibales, des charognards particulièrement tenaces. Des figures d’humains déformés aux tailles disproportionnées, telle cette petite ancêtre à la tête étrécie qu’accompagne une anatomie démesurément élevée. Des amplificateurs émotionnels qui mêlent le rire au tremblement du châtiment corporel.

« La vieille et la bête » de et avec Ilka Schönbein
© Serge Lucas

Le théâtre organique de Schönbein est celui de l’engloutissement, de l’absorption d’une corporéité par une autre. Ainsi le corps de la marionnettiste finit-il par être littéralement ingéré, digéré par les formes, les figures qu’elles manipulaint, poursuivant ainsi le dialogue à bouches ouvertes entre créature imaginaire et double énergétique. Manifestation transgressive, le monstrueux est art du passage. Au terme des représentations, ne restent souvent sur la grève scénique, comme reliques échouées, des empreintes de visage, des fragments anatomiques repoussants et ensorcelants tout à la fois. A l’orée de La Vieille et la bête, le titre sait dire la subversion du paradigme de mise en tension du laid par le beau que parcourait La Belle et la bête de Cocteau. On le sait que le réalisateur a adoré dans ce chef-d’œuvre son making off  : la création manuelle des trucages et tout ce qui constitue la fabrication cinéma qu’il a appelé le refuge de l’artisanat. Cet amour du tour artisan dans des créations en mutation permanente et inlassablement polies, salies, remises sur le métier, Schönbein le partage. Mais chez Cocteau, si le merveilleux poétisé parle de la peur, de la mort, il sait garder ses distances, écartant toutes traces de tératologique et prenant soin de ne pas sombrer dans le morbide.
L’impression rémanente que laisse les opus de Schönbein est que le beau lié au classicisme a déserté l’espace scénique pour laisser place à une authentique esthétique du difforme, du laid. Une procession de figures de corps grotesques sans cesses retournées dans le kaléidoscope de visages multiples et changeants. L’artiste met alors en rime se propres marionnettes monstrueuses avec notre humanité et l’inhumanité de corps d’après les camps. Que l’on songe à la fulgurance douloureuse de sa première création, Les Métamorphoses. Au fil éraillé d’une atmosphère sonore volontairement piètrement enregistrée, la vieille se fait femme. Sur ses genoux, s’installe une petite fille toutes nattes dehors. Elle est faite de chiffons et pâte à bois. Dans une atmosphère crépusculaire à l’arrière-goût de cendres, les femmes du ghetto surgissent au détour de vieilles chansons allemandes. Le masque tombé, la marionnettiste entame une danse avec un homme que représentaient une veste et haute forme posés sur cintre. Allégorie possible du nazisme, l’homme, qui peut aussi se révéler araignée, se mue en corbeau que l’artiste, apeurée, fait palpiter d’une main s’élevant au-dessus d’elle.

Bertrand Tappolet

Théâtre de Vidy, jusqu’au 15 novembre (loc. 021/619.45.45)
Forum Meyrin, du 23 au 25 mars (loc.022/989.34.34)