Aux Nuits de Fourvière à Lyon
Lyon : “Eonnagata“

Russel Maliphant a présenté son nouveau ballet Eonnagata aux Nuits de Fourvière.

Article mis en ligne le novembre 2009
dernière modification le 14 décembre 2009

par Stéphanie NEGRE

Eonnagata est le nouveau ballet de Russel Maliphant présenté en première en France du 9 au 11 juillet 2009 dans le cadre du festival Les Nuits de Fourvière. Titre énigmatique, Eonnagata est un nom créé à partir d’Eon et d’Onnagata, ou l’art pour un homme d’incarner une femme sur scène, dans le théâtre japonais traditionnel. Ecrite et interprétée par le chorégraphe, la danseuse étoile Sylvie Guillem et le dramaturge et metteur en scène Robert Lepage, cette œuvre présente des pages de la vie du chevalier d’Eon, agent secret de Louis XV et de Louis XVI, qui vécut une grande partie de sa vie sous l’identité d’une femme.

Le ballet est organisé en une suite de tableaux qui évoquent les grands moments de la vie aventureuse du chevalier d’Eon. Ils nous mènent de la solitude dans un collège religieux de Bourgogne aux fracas des campagnes militaires en Prusse, de l’art du renseignement à la cour de Russie aux intrigues de Versailles, des démonstrations d’escrime dans les foires à la table de dissection d’une morgue.
Pour marquer le mystère qui entoura sa vie durant son identité sexuelle, le héros est interprété, successivement ou simultanément, par Russel Maliphant, le bretteur redoutable, capitaine d’un régiment du roi, par Sylvie Guillem, l’aventurière ambiguë, confidente de la tsarine, par Robert Lepage, enfin, vieux travesti mourant à Londres dans la misère. Les artistes paraissent parfois en même temps sur scène pour renforcer le doute. Qui voyons-nous alors ? de quelle manière notre perception est-elle conditionnée par l’apparence ?
Pour éclairer la personnalité d’Eon, les auteurs ont fait le choix de lire des pages de sa correspondance. Ainsi entre-t-on dans l’intimité d’un être attiré tout jeune par l’aventure puis, plus tard, souffrant des calomnies de ceux qui prétendent qu’il est une femme. Face à cela, il se retranche derrière sa fierté d’être un homme, son plaisir de cultiver l’ambiguïté et son idéal : servir son pays.

Russel Maliphant dans « Eonnagata »
Photographie Erick Labbe

Les scènes d’Eonnagata sont d’une beauté à couper le souffle grâce à la chorégraphie où se mêlent tension et sensualité, précision et fluidité, comme celle où Russel Maliphant exécute une danse de séduction pour la tsarine, Robert Lepage mi-geisha mi-drag queen. Les références à la culture japonaise sont d’ailleurs nombreuses dans la mise en scène et la chorégraphie avec des scènes de combats à l’épée et au bô. La lumière crée les ambiances en l’absence de décor et permet de jouer, avec un tulle en fond de scène, telles des ombres chinoises, sur ce qu’on a envie de montrer et de dissimuler.
Œuvre extrêmement émouvante, Eonnagata prend le prétexte de la vie du chevalier d’Eon pour traiter de l’identité et de la personnalité, celle perçue par les autres, celle que l’on expose, celle enfin qui nous est propre. D’ailleurs, dans les lettres qu’Eon adresse à sa mère, que lui révèle-t-il vraiment ? que garde-t-il au fond de son cœur ? Insondable mystère que celui de la personnalité humaine. N’est-ce pas seulement au jour de notre mort que nous en aurons définitivement conscience ? L’avant-dernière scène, déchirante, montre Eon mourant, revoyant dans le miroir de sa chambre, sa vie défiler. Sylvie Guillem et Russel Maliphant s’échappent du miroir, se croisent et disparaissent ; ce sont sa vie, ses aventures, ses identités. La dernière scène nous ramène à la brutalité du monde et à la curiosité sordide du grand public, avec l’autopsie de son corps pour en connaître enfin le sexe. La seule chose que retiendront ses contemporains est que le chevalier était bien un homme ; ils oublieront le héros qui au péril de sa vie travailla pour la sureté de l’Etat et fut l’un des négociateurs du traité de Paris de 1763. Comme le rappelait Eon à sa mère dans une de ses lettres « La gloire des bons est dans leur conscience et non dans la bouche des hommes ».

Stéphanie Nègre