En marge du film "Déchaînées"
Entretien : Irène Jacob

Coup de projecteur sur le film « Déchaînées » grâce à un entretien avec l’actrice Irène Jacob.

Article mis en ligne le décembre 2009
dernière modification le 29 décembre 2009

par Firouz Elisabeth PILLET

Présenté en ouverture du Festival Tous Ecrans, le film « Déchaînées », de Raymond Vouillamoz, offre la possibilité à Irène Jacob de revenir flâner dans la ville de son enfance, d’abord le temps du tournage du film, puis lors de la présentation de ce dernier au festival.

L’actrice, parisienne d’adoption, avoue aimer revenir à Genève, où ses parents se sont établis alors qu’elle n’avait que trois ans. Dans les années 90, révélée par deux films du réalisateur polonais Krzysztof Kieslowski, « Rouge » (tourné à Genève) et « La double vie de Véronique », la comédienne évolue entre cinéma, théâtre et chanson.
Les années ont passé, Irène Jacob incarne aujourd’hui une avocate stressée, probablement brillante dans son boulot. Mais totalement débordée lorsqu’il s’agit d’affronter ses deux adolescentes.
Au travers d’une intrigue familiale sur plusieurs générations, « Déchaînées » le réalisateur Raymond Vouillamoz aborde la lutte des femmes pour acquérir des droits fondamentaux, se basant sur des documents d’archives, et s’inspirant des figures de proue du mouvement en Suisse, de leurs idéaux et de leurs valeurs.

Irène Jacob dans “Déchaînées“

Parlez-nous de votre personnage dans « Déchaînées » ?
J’étais touchée par cette histoire qui relate le choix autour de la maternité sur trois générations, sur ces femmes qui se sont battues pour obtenir la liberté de leurs choix ; comment ces filles essaient de vivre avec tous ces paradoxes. "Déchaînées" raconte une histoire de femmes sur trois générations. J’incarne la seconde, une femme qui a eu toutes les libertés sans avoir à se battre. Une fille de Mai 68, parfaite dans son travail, indépendante financièrement, divorcée à deux reprises. Est-elle plus libre pour autant ? Elle est une avocate brillante, redoutable sur le plan public, professionnel mais elle est complètement dépassée dans la vie privée face à ses deux adolescentes. Le film montre que les acquis (autonomie financière, choix de sa sexualité, droit de vote, etc.) ne signifient pas forcément que la femme qui en bénéficie soit plus épanouie et plus heureuse dans sa vie privée.

Comment choisissez- vous parmi les multiples propositions de films que l’on vous fait ?
Je recherche avant tout une rencontre plus qu’un sujet même si les problématiques – pas au sens de problème – sont importantes. J’aime la comédie ou les films plus contemplatifs, plus introspectifs. Je suis ouverte à tous les genres dans la narration ou les moyens – le théâtre ou le cinéma – mais ce qui compte le plus à mes yeux est la possibilité que cette rencontre soit le tremplin pour une belle collaboration, enrichissante pour le metteur en scène comme pour moi.

« Déchaînées » avec Adèle Haenel (Lucie) et Irène Jacob (Aurore)


« Déchaînées » rappelle les combats du féminisme dans les années 1960. Les femmes suisses n’ont acquis qu’en 1971 le droit de vote, et seulement dans les années 80 le droit de travailler et d’avoir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari. Que vous inspire ce combat ?

Je connaissais la cause féministe mais pas en détail. J’appartiens à une génération qui a hérité des libertés de Mai 68 et je considérais ces acquis comme inhérents à la condition féminine. Quand j’étais petite, j’ai connu beaucoup de femmes qui avaient dû élever des enfants seules, tout en travaillant et en se posant des questions sur le couple. La mère que je joue dans « Déchaînées » ne vit pas avec un homme, n’a pas de relation privilégiée avec ses deux filles et ne semble guère épanouie dans sa vie affective et privée même si elle brille professionnellement. Ce film souligne les limites d’une liberté tant convoitée qui n’apporte pas forcément la plénitude.



Dans « Les beaux gosses », vous incarniez déjà une mère ; quel genre de mère êtes-vous ?

Incarner une mère de famille était un des arguments qui m’ont amenée à accepter de jouer dans « Déchaînées ». J’aimerais jouer plus de rôles de mères. Sans doute car cela me permet de raconter des choses qui me touchent personnellement à travers ces personnages de mères. J’ai deux enfants, âgés de quatre et sept ans, donc je ne connais pas encore de problèmes de communication avec eux. Par contre, par mariage, j’ai deux beaux-enfants adolescents, avec lesquels la communication est un exercice à travailler quotidiennement.

« Déchaînées » avec Adèle Haenel (Lucie) et Paolina Biguine (Malou)


Après « Rouge », vous êtes revenue tourner à Genève pour « Déchaînées » ; quel sentiment suscite ce retour dans la ville de votre enfance ?

C’est toujours avec émotion et nostalgie que je reviens à Genève, une ville que je porte dans mon cœur même si ma vie actuelle se passe à Paris où je vis depuis dix ans. J‘y ai d’ailleurs rencontré l’homme de ma vie. Tourner à Genève est fort en émotions pour moi. Pour « Rouge », de Kieslowski, c’était la première fois que je retournais à Genève depuis que j’en étais partie pour Paris. Grâce à ce tournage, j’ai découvert cette ville avec un autre regard. Pour « Déchaînées », j’habitais chez ma mère pendant le tournage. J’avais l’impression d’être chez moi.


La musique joue un rôle important dans votre carrière ; le stimulus a-t-il été cette tournée aux côtés de Vincent Delerm ?


Dans les films que je choisis, la musique joue toujours un rôle prépondérant, comme dans « Rouge » et « La double vie de Véronique ». On choisit des projets, par envie d’explorer de nouvelles pistes, au gré des rencontres. La musique appartient à mon parcours, m’a toujours accompagnée. Les trois chansons que Vincent Delerm m’a composée ont permis une belle rencontre. Je prépare d’ailleurs un tour de chant avec mon frère qui est musicien et assez extérieur au monde du théâtre, des mots. Chacun de nous va aller à la rencontre de l’autre, l’un par les mots, l’autre par les notes. Je me réjouis de ces retrouvailles avec mon frère que je ne vois pas assez souvent puisqu’il travaille aux Etats-Unis.

Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet