Deutsche Oper, Berlin
Berlin : “La Femme sans ombre“

Totale réussite que cette production de La Femme sans ombre.

Article mis en ligne le décembre 2009
dernière modification le 21 janvier 2010

par Eric POUSAZ

La Femme sans ombre, opéra parmi les plus difficiles à monter de tout le répertoire, vient de retrouver une place de choix à l’affiche de cette salle dans une mise en scène réglée par la directrice de l’institution en personne.

C’est musicalement surtout que cette nouvelle réalisation force l’admiration. Les cinq chanteurs principaux font en effet une démonstration vocale qui frise l’exploit sportif dans ces trois heures et demie de musique où l’orchestre s’impose en redoutable rival. Robert Brubaker dote l’Empereur d’une voix éclatante, parfois rocailleuse, mais passant la fosse d’orchestre avec une aisance confondante si on excepte une panne inexplicable dans le dernier quatuor. Pas de problème semblable pour Johan Reuter qui incarne un Teinturier belcantiste mettant idéalement en valeur un timbre qui semble fait pour cette musique tant il la chante avec une apparente désinvolture.
Manuela Uhl en Impératrice connaît quelques problèmes d’acidité de timbre dans le forte, mais elle ne commet pas l’erreur de vouloir forcer sa nature et parvient au terme de sa course d’obstacle avec de belles réserves. Il en va de même pour la Teinturière d’Eva Johansson : son portrait dérange certes par quelques notes inutilement criardes, mais dans l’ensemble, il séduit par la richesse de la nuance comme par la stabilité d’un médium d’une belle venue. La Nourrice de Doris Soffel surmonte sans peine audible ses longues scènes d’imprécations avec une voix qui ne semble connaître aucune limite même lorsqu’elle est amenée à la maltraiter pour surmonter un orchestre qui se déchaîne souvent lorsqu’elle prend la parole…

« La Femme sans ombre »
Photo Deutsche Oper, Berlin

La direction de Ulf Schirmer est de celles qui n’attirent pas l’attention sur elles-mêmes mais qui manifestent une maîtrise confondante de chaque épisode de cette immense partition. Les atmosphères fortement contrastées font alterner avec distinction moments de répit et déchaînements cauchemardesques tout en soutenant efficacement des voix qui ne peuvent lutter à armes égales avec un effectif orchestral pléthorique. La réussite est totale, même s’il est permis de souhaiter, pour rendre justice à un langage musical aussi foisonnant, une personnalité plus extravertie qui se montrerait capable de rendre encore plus vives les couleurs d’une instrumentation d’une opulence inégalée loin à la ronde.
La mise en scène de Kirsten Harms se veut neutre ; elle n’essaie pas d’imposer un concept nouveau à cette histoire d’épreuves qui finit bien un peu à la façon de La Flûte enchantée mozartienne. Se rappelant que l’ouvrage a été écrit pendant la Première Guerre Mondiale, la metteuse en scène place le monde des humains dans un contexte qui évoque les drames naturalistes du début du siècle. Elle gomme toutes les didascalies spectaculaires qui illustrent les apparitions du monde magique au milieu des humains pour les remplacer par un jeu qui se concentre sur la mise en exergue de la misère engendrée par la pauvreté et la promiscuité. L’opéra perd ainsi en fascination sans pour autant gagner en lisibilité. Mais une telle réalisation a le mérite de ne pas gaspiller l’argent public sur des décors somptueux alors que les musiciens peinent toujours à faire reconnaître leur travail à son juste prix.

Eric Pousaz