Le Poche Genève
Genève : “Pedro et le Capitaine“

Coup de projecteur sur le spectacle du Poche.

Article mis en ligne le décembre 2009
dernière modification le 26 janvier 2010

par Rosine SCHAUTZ

Patrick Mohr mettra en scène, du 18 janvier au 7 février au théâtre de Poche, cette pièce de Mario Benedetti, échange tendu et intense entre un bourreau et une victime. Portrait de l’auteur, et entretien avec le comédien Frédéric Landenberg, « victime » du Capitaine.

Esta pieza dramática no escenifica el enfrentamiento de un monstruo y un santo… préface de Pedro y el Capitan
Mario Benedetti

Benedetti l’Uruguayen
Mario Benedetti est l’un des plus grands auteurs de la littérature latino-américaine. Né en 1920, et mort en mai dernier, il n’est peut-être pas (encore) très connu chez nous, ‘en français’, mais il est révéré, et depuis longtemps déjà, dans toute l’Amérique latine. Tour à tour poète, nouvelliste, auteur de cuentos, essayiste, journaliste, romancier et dramaturge, il a obtenu de nombreux prix venus récompenser tant son œuvre poétique que ses essais. Il a également reçu du Mexique, grâce à Pedro y el Capitan, le prix de la meilleure pièce étrangère. Enfin, certains de ses écrits ont été adaptés au cinéma, comme La Tregua (La Trêve) ou justement Pedro y el Capitan (court-métrage), d’autres mis en musique et chantés, notamment par l’excellent Daniel Viglietti, son compatriote et son compagnon d’exil.
De 1968 à 1971, Mario Benedetti a également dirigé le Centre de recherches littéraires de la Casa de América de La Havane, puis, de 1971 à 1973, le département de littérature hispano-américaine de la faculté de Montevideo. Après le coup d’Etat militaire de 1973, il prend le chemin de l’exil. Il passera alors douze ans en Argentine, au Pérou, à Cuba, en Espagne.

Patrick Mohr

Mise en scène et en question de la question
Pedro et le Capitaine, pièce à deux personnages, écrite en 1979, met en scène un échange tendu et intense entre un bourreau et une victime. Mais, comme le souligne avec perspicacité le questionné : « Comment peut-il y avoir dialogue entre un tortionnaire et celui qu’il torture ? »
Ainsi, quand bien même ce tortionnaire s’efforcera ici d’humaniser la situation de communication, en utilisant non les poings, mais bien les seules armes de la parole pour faire parler, lorsqu’il ne parviendra pas à obtenir de résultats par les interrogatoires d’usage, il confiera le suspect, pour les euphémiques ‘traitements appropriés’, aux quelques sbires expérimentés qui sévissent à côté, dans ces fameuses petites pièces du fond connues de tous les régimes… Mais Pedro ne ‘parle’ pas, car les interrogatoires ne sont pas des dialogues. La boucle est bouclée…

« Pedro et le capitaine » avec Antonio Buil et Frédéric Landenberg
Photo d’avant-première © Alan Humerose

Le militant Benedetti – on se souvient de ses années comme directeur littéraire de la revue-phare Marcha, vraie référence de la gauche sud-américaine, ou de ses prises de position très assumées en faveur de la paix et de la non-violence, ou encore de sa loyauté première à Chomsky – le militant Benedetti donc n’insiste pas plus que cela, dans cette pièce, sur la cause politique que servent chacun des deux protagonistes. Il privilégie plutôt les ressorts psychologiques qui peuvent expliquer leur comportement, de sorte que sa vision humaniste nous emporte bien au-delà des habituels schématismes stériles ou redondants.
L’autre idée de la pièce, plus en creux, nous fait nous interroger et comprendre comment les bourreaux d’aujourd’hui peuvent se retrouver demain en situation d’être torturés par ceux qu’ils avaient interrogés autrefois.
Enfin, comme dans plusieurs de ses poèmes, Benedetti suggère que s’il est vrai que l’on ne fait pas toujours ce que l’on veut, l’on a par contre toujours le droit de refuser de faire ce que l’on ne veut pas.
Quelques phrases, quelques images, quelques gestes saisis à la volée au fil de la pièce, résonneront à n’en point douter dans la tête des spectateurs, surtout à l’heure des crises politiques et des crises de conscience. Et à l’heure des grands shows juridiques attendus – voire espérés – du désormais incontournable Tribunal Pénal International.

Rosine Schautz

Du 18 janvier au 7 février : « Pedro et le Capitaine » de Mario Benedetti, m.e.s. Patrick Mohr. Le Poche-Genève, lun-ven à 20h30, mer-jeu-sam à 19h, dim à 17h, mar relâche (loc. 022/310.37.59)