Festival de danse de Cannes
Cannes : Arc-en-ciel chorégraphique

Coup d’œil sur le Festival de danse de Cannes.

Article mis en ligne le février 2010
dernière modification le 28 août 2011

par Bertrand TAPPOLET

Le Festival cannois de danse a permis de constater que le cœur bat plus vite à la vision d’une très large palette chorégraphique.

Champs des signes
Imaginé par le collectif nippon Dumb Type, Voyage pose que le voyageur nomade sait inévitable le rendez-vous avec son ombre, dans l’espace céleste, sous terre ou en position de bouddha alangui, confronté à une mer agitée projetée en images vidéos. L’art du voyage insuffle ici une éthique songeuse, ludique, inquiétante d’étrangeté, à cent lieues du quadrillage et du chronométrage balisant l’existence déclinée au quotidien. Signes iconiques, scripturaires, parodie d’unisson de comédie musicale et immersion dans une caverne puis sur un lavis de sérénité herbeuse faussement édénique : tels sont les contreforts auxquels s’adosse cette expédition multimédia mêlant de manière sensorielle, plasticienne et quasi hugolienne les univers du bas et du haut.
Cette dimension introspective, cette manière de voyage initiatique confère à la danse ses lettres d’humanité. Ce Voyage s’initie dans la pénombre, où trois immenses sphères frissonnent sur le plateau. Elles ne sont pas sans évoquer les créatures de mousse habitées par les Mummenschanz. Au milieu de nappes sonores organiques et menaçantes, se déploie le corps d’une danseuse tournant lentement sur lui-même en des gestes coupants alliant ductile souplesse et atmosphère méditative. 61 Débutant dans le ventre de la terre, cette odyssée quasi kubrickienne se poursuit notamment en forme d’ascension vers l’espace intersidéral pour un ballet comme en apesanteur de cosmonautes, avant de se sceller sur les mouvements en sculpture mouvante du solo initial.

Poétique du drame
Pourquoi ne pas frissonner d’émotion pour le fleuron du ballet romantique, Giselle ? D’autant que la relecture due à Mats Ek pour 16 danseurs de l’Opéra de Lyon emporte une conviction enjouée. A l’image de l’immense cyclo peint du premier acte laissant deviner entre composition naïve et dérive surréaliste, un paysage vallonné qui est celui, stylisé, d’une femme dénudée et étendue, la chorégraphie pendule entre monde de l’enfance et tourments amoureux précipitant dans la folie. Le décor du second acte met le corps en morceaux. Dans une atmosphère d’antichambre asilaire sont peints différentes parties de l’anatomie qui ramènent à des sens fracassés. Nez, œil, doigt sont quelques reliques de ce bréviaire de la chair malade. C’est dans cet au-delà tragique de l’esprit et du corps en forme d’impossible anamnèse, au cœur d’un hôpital psychiatrique, qu’évoluent les wilis en blouses blanches. Ces âmes des jeunes filles défuntes par amour avant leurs noces et promptes à se venger des hommes deviennent les compagnes d’internement de Giselle. Car cette dernière ne meurt pas de la tromperie du prince Albrecht, mais devient folle.

« Giselle », chorégraphie de Mats Ek

Etagé en gestes fatrasiques, repliements erratiques du corps et mouvements de pantins déglingués, l’alphabet chorégraphique sait alors dire à merveille ces nuits naufrageant l’être dans une déraison oublieuse du monde et de soi. Mats Ek a fait de la juvénile paysanne Giselle, une huitième jour, montrant que le handicap mental peut devenir source de réenchantement d’un monde. Chez Giselle, une partition expressionniste délicieusement retenue au premier acte laisse poindre l’étoffe d’une lumineuse comédienne sous le canevas de la danseuse qui n’a pas oublié l’origine de ce ballet pantomime. Le mélange d’éveil primesautier aux sens amoureux et d’enlacement sexué du prince par des portés conduits en toute innocence est un miracle d’équilibre. Sauts et pliés de bras en arabesque instruisent des constellations emplies d’énergies et de teintes théâtrales.

Scintillements transalpins
De l’univers circassien ou du show parfaitement exécuté façon Broadway, le Napolitain Francesco Nappa a retenu, à l’orée de son Backlash, des cordes tendues cascadant telle une liquide coulure. Déviant au plan convenu d’évolutions aériennes, la pièce chorégraphique fait de la ligne d’étoupe une sorte de labyrinthe végétal, matriçant autant le mouvement que le confinant dans la rétention. La corde est bien ce cordon ombili-carcéral qu’évoque Beckett. Elle dévoile ainsi à la fois le désir d’échappée belle et les dures lois d’airain d’un devenir désespérément attaché à sa dimension éphémère, mortelle. Belle et inspirée partition à la géométrie de filins, qui trahit notre humaine condition d’être liés, reliés à une chaîne mêlant morts et vivants.
Au détour de Luce Bianca, l’ancien diplômé de l’Académie de danse de Rome, Walter Matteini, fait de la lumière une forme de stylet mouvant parcourant les corps. Les transfigurant. Le blanc, non couleur, se fait pure musicalité dans un ensemble sonore qui favorise une respiration scénique cristalline. Toute la danse court de la traduction la plus juste d’un ressenti aux correspondances les plus fines. Ailleurs le chorégraphe déstructure et met en pièces avec bonheur, comme au fil d’une autopsie, le fameux Boléro de Ravel. L’opus s’origine par les dernières mesures de la partition avec chirurgiens en blouses vertes, pandémie de grippe A oblige. Ironie et subtile réflexion sur une composition patrimoniale répétitive, qui en devient hypnotique, à force de ruptures et de décadrages.

Bertrand Tappolet