Entretien avec Jacques Perrin
Film de mars 2010 : “Océans“

Entretien avec le cinéaste Jacques Perrin, et commentaires inspirés par son dernier film, Océans.

Article mis en ligne le mars 2010
dernière modification le 26 novembre 2011

par Firouz Elisabeth PILLET, Philippe BALTZER

Le film Océans est une invitation, non pas à se lamenter sur ce qui reste des océans après des années de mauvais traitements industriels, chimiques, pétroliers, mais à découvrir l’immense richesse de ce réceptacle insoupçonné afin d’éveiller les consciences et permettre aux générations futures de préserver les richesses de cette eau nourricière.

Après Himalaya, Le Peuple migrateur, Microcosmos, Jacques Perrin nous entraîne, avec des moyens de tournage inédits, des banquises polaires aux tropiques, au cœur des océans et de ses tempêtes, pour nous faire redécouvrir les créatures marines connues, méconnues, ignorées, et même disparues. Océans s’interroge sur l’empreinte que l’homme impose à la vie sauvage et répond par des images puissantes, inédites et époustouflantes, avec uen émotion palpable, à la question que pose Lancelot, le fils du réalisateur : «  L’Océan ? C’est quoi l’Océan  ? »

« Océans » de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud.
© Pascal Kobeth

Accompagné par une musique judicieusement choisie, les caméras finissent par se fondre parmi les habitants de l’immensité bleue, laissant presque croire aux spectateurs qu’ils sont à leurs côtés. Grâce à l’intervention de la marine française, Jacques Perrin a pu bénéficié de moyens nouveaux, lui permettant de filmer au ras de l’eau les dauphins ou de chatouiller le grand blanc comme jamais fait auparavant. On les voit plus tard, Lancelot et lui, visitant un musée de créatures marines disparues (une gare maritime transformée en musée, où tous les animaux exposés ont été reconstitués puisqu’ils ont tous disparus !).
Contacté par téléphone, Jacques Perrin dévoile les différents aspects de ce projet.

Pour reprendre la question de votre fils, Lancelot, qu’est-ce que l’océan ?
Jacques Perrin  : L’océan ne se raconte pas, il n’existe pas d’encyclopédie. On a pris le temps – quatre ans – multiplié par trois ou quatre équipes, soit douze ans de tournage pour être aux rendez-vous que nous proposent les habitants de l’océan. Avec ce film, on ne connaît pas plus la mer mais on la comprend.

Comme pour les oies sauvages dans Le Peuple migrateur, vous avez cherché à intégrer le monde que vous filmez  ?
Souvent, quand on est plongeur maritime, on plonge et on ne bouge plus, emprisonné par cette enveloppe liquide. On regarde ce qui se passe autour de soi et on filme, on regarde passer les espères ; ce sont donc des panoramiques. J’ai souhaité faire pour l’océan ce qu’on avait fait pour les oiseaux avec Le Peuple Migrateur, c’est-à-dire suivre les espères, voler comme nager avec elles. Suivre, donc, les mammifères marins ou les poissons pour, quand soudain ils prennent une vitesse prodigieuse de 20-25 nœuds, être avec eux.

« Océans » de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud. Ici : : Dugong
© Pascal Kobeth

Pour parvenir à de telles images, en parfaite symbiose avec les animaux, les poissons, quelles ont été les difficultés techniques  ?
La principale difficulté consiste à transporter la caméra, le batiscaphe, le matériel à 20 nœuds. On a mis au point divers moyens techniques pour y parvenir grâce à une grande collaboration avec la marine nationale et à la direction générale de l’armement, avec une torpille – appelée Jonas – qui s’introduit dans les bancs de poissons et devient poisson parmi les poissons. Soudain, le spectateur appartient à cette communauté. Il y a une ivresse, une autre façon de ressentir. Il ne s’agit pas de photographier, mais d’être intime, donc en mouvement ; par exemple, quand le poisson se déplace, c’est d’être au-dessous de l’aileron, de la nageoire, des branchies.

Votre film se veut un appel au secours, une ode à la beauté, un message d’optimisme  ?
C’est un cri d’alarme mais en même temps un cri d’espérance : il suffit de mettre la mer en jachère, afin de sauver ce qui reste. La ligne de conduite du film, c’est l’hydrodynamisme, le mouvement permanent, et surtout que chaque séquence soit belle, non par pur esthétisme, mais parce qu’elle nous touche, afin que l’on puisse s’en rappeler par sa beauté et l’émotion qu’elle nous a procurée.

Parlez-nous du plongeur émérite qui côtoie les requins ….
François Sarano est un plongeur formidable qui n’a aucune peur car il croit qu’il n’y a pas d’êtres monstrueux dans la mer mais seulement l’idée que l’on s’en fait. Par conséquent, il n’y pas la pieuvre de Victor Hugo ni le grand requin blanc des Dents de la mer. Dans ce film, il suffit de savoir s’approcher et observer. On a tourné divers séquences où Sarano s’approche et se met à tourner en symbiose avec le poisson, y compris avec un grand blanc de six mètres de long. Après une découverte et une prise de contact entre le plongeur et le requin, tous deux avancent de concert et cela donne un spectacle formidable.

Avez-vous atteint votre but initial  ?
Oui, je souhaitais aussi montrer qu’il y a quelque chose à côté de nous, une vie tout aussi développée et structurée. J’espère que ce cinéma de petits forains puisse apporter une prise de conscience sur ce bien précieux que nous avons et que nous devons préserver.

Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet

Océans


(France/Espagne/Suisse 2010) de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud.

Homme libre, toujours tu chériras les documentaires animaliers  !
Ils sont un miroir ou tu contemples ton âme
Ils sont tristes, ils sont beaux comme des mélodrames
Ils sont la mauvaise conscience des hommes civilisés

Tu rêves de plonger au milieu d’un ban de cachalots
Tu les embrasses des yeux, du tuba et du cœur
Toi, le digne vassal de Poséidon, le fan de Flipper
Que reste-il de tes «  idées eaux  »  ?

Tu vénères Cousteau, Besson et Perrin
Ces princes des songes en celluloïd
Ces phénix des commentaires plaintifs et morbides
Ces arpenteurs inlassables du monde sous-marin.

Homme, nul n’a sondé le fonds de tes abimes
Tu condamnes aux filets à la bisque ou à la rouille
Toutes les nageoires qui accompagnent ta ratatouille
Ô mer, que reste-t-il de tes richesses intimes  ?

Rassurez-vous poissons innombrables
Rendormez-vous ondes tumultueuses
Les fées Total et Veolia financent des films aux fins heureuses
L’histoire se terminera bien, les fées ne sont pas “opéables“.

Philippe Baltzer
(d’après Charles Baudelaire)