Forum de Meyrin
Meyrin : “Les Corbeaux“ de Nadj

Le Forum de Meyrin accueille Josef Nadj et ses “Corbeaux“.

Article mis en ligne le mars 2010
dernière modification le 28 août 2011

par Bertrand TAPPOLET

Le noir est une couleur. Pour le chorégraphe et danseur Josef Nadj, le noir dessine les contours d’un éternel retour au pays natal, celui de matières, de paysages,
dont il tire l’inspiration pour nombre de ses créations. «  Aborder la scène, dessiner avec le mouvement, c’est accueillir une autre vérité, l’éphémère, le passage,
le partage avec le public
  », souligne l’artiste.

Le corps pinceau
L’ouverture de sa pièce chorégraphique, Les Corbeaux, se joue dans une obscurité fuligineuse, telle un sas posé entre l’agitation du monde et un voyage vers l’inconnu. La vie ne commence-t-elle pas vraiment, quand nous ne soupçonnons pas ce qui va se dérouler ? Imperceptiblement la lumière se fait sur un grenier à imaginer une toile sonore. La clarinette y côtoie le saxophone, pierres et morceaux de bois laissent deviner un rythme, une pulsation, des bruissements délicats, atmosphériques qui feront l’humus de cette création renouant avec les âges et visages les plus primitifs de l’humanité mêlée d’animalité. Des correspondances secrètes, souterraines aussi. Elles se tisseront entre le corps, la toile, et la peau des sons. Le mitan du plateau est occupé par un panneau blanc. Il appelle l’empreinte, le poids charnel, la trace, le passage de ce qui n’est pas encore révélé. Deux pierres s’entrechoquent doucement dans les plis des mains du musicien Akosh Szelevényi. On songe aux mots de l’écrivain Roger Caillois : « J’imagine une quête ambitieuse qui, loin de se contenter d’objets de rencontre, s’efforcerait de réunir les plus remarquables manifestations des forces élémentaires, anonymes, irresponsables qui, enchevêtrées, composent la nature. Selon que ces forces sont d’usure ou de rupture, elles produisent des formes opposées, les unes douces et élusives, les autres rudes et comme lacérées. »

« Les Corbeaux », chorégraphie de Josef Nadj.
Copyright : DR

Apparition et disparition
Fixer une figure, un sillage qui menace sans cesse de se dérober ou de se dénuder, telle semble être le voyage vers des territoires sensibles, douloureux que délie Les Corbeaux. « Les sensations qu’il aura prises par le toucher seront, pour ainsi dire, le moule de toutes ses idées », écrit Diderot dans sa Lettre sur les aveugles. Patiemment, Nadj a vrillé son regard sur les évolutions des oiseaux enténébrés. Le moment où ils touchent la terre ferme avant de s’envoler à nouveau a été le canevas de sa chorégraphie. Tel un chaman d’une tribu crépusculaire, le danseur attache à ses chevilles de délicates et petites ailes.
Bien que l’esprit, la temporalité et l’intention en soient différents, le rituel qui s’ensuit peut évoquer, de loin en loin, l’artiste français Yves Klein et ses anthropométries ou technique des pinceaux vivants revenant à laisser au corps humain le soin de faire le tableau. Nadj se recouvre de gouache noire. Il dissémine des ombres, pluie sombre sur le panneau immaculé. Le visage d’abord fait son office de pinceau. Les mains ensuite. Un noir idéogramme ou hiéroglyphe se meut à la surface d’un univers enneigé pour un alphabet qui renvoie à la trace, à la mémoire. L’histoire de l’humanité se dessine de ces strates successives, de cette sédimentation dont l’empreinte et cette forme particulière de frottage sont l’expression. Ces dépôts de noire peinture redonnent vie, estampent le geste et le mouvement qu’ils vivifient. « Le monde est la somme de ce qui a passé, de ce qui s’est détaché de nous », pense Novalis.

« Les Corbeaux », chorégraphie de Josef Nadj.
Copyright : DR

Danser et dessiner
Le corps de l’interprète se fait corbeau, puis pinceau vibratile s’immergeant tout entier dans le liquide de la peinture. Nadj disparaît dans un tonneau et en ressort, oiseau enlisé dans le noir. Son corps est devenu coulure, faisant advenir une existence, qui s’est glissée sur un corps sans corps, une forme informe. La durée est comptée, le temps hémophile coule avant que la gouache ne sèche à même la peau du danseur. En asséchant son propos, en l’arrachant littéralement à l’obscurité, Nadj livre une sorte de mise à nu des pouvoirs propres de sa mise en scène, ramenés à leur force brute dans la vibration sourde des éléments. Le regard peut lire dans Les Corbeaux, présenté sur la scène meyrinoise dans une version inédite, comme des échos à d’autres opus de l’artiste hongrois : Paysage après l’orage, une pause réflexive sur l’origine du mouvement et Last Landscape. Des soli menés tout de noir vêtu alternant des phases raides et savamment désarticulées avec des ondulations et des pliés. L’enseignement de Marceau et Decroux s’affirment dans la gestuelle du chorégraphe. Chaque segment du corps se positionne et se fige, pour faire signe, immobile un temps, avant de se déplacer vers une autre posture.
Danser et dessiner cheminent à dos d’imaginaire chez Nadj. A la mine de plomb, il a réalisé des dessins, dont la série est intitulée Les Corbeaux. C’est l’entre-deux qui semble l’intéresser. Les oiseaux sont le fruit d’un jet graphique, abstrait. On comprend sa fascination pour le corbeau, messager d’outre-tombe qu’ailleurs Edgar Allan Poe, dans un récit fameux, embrassa en ses lignes : « cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste imagination à sourire. » Tout est dit, ressenti. Noir.

Bertrand Tappolet

« Les Corbeaux ».
Forum Meyrin, 20 et 21 mars.
Rés.  : 022 989 34 34