Fondation Beyeler, Riehen
Bâle/Riehen : Henri Rousseau

L’univers imaginaire et fantaisiste de Henri Rousseau illuminent les murs de la Fondation Beyeler.

Article mis en ligne le mars 2010
dernière modification le 16 mai 2010

par Régine KOPP

Cent ans après la mort du peintre Henri Rousseau (1844-1910), la Fondation Beyeler lui consacre une exposition, en réunissant une quarantaine d’œuvres, provenant essentiellement du musée d’Orsay, du musée Picasso et du musée de l’Orangerie à Paris. S’y ajoutent quelques belles œuvres en provenance des Etats-Unis, de Grande Bretagne, ainsi que de collections privées.

Il faut savoir que le peintre Henri Rousseau est un des artistes favoris d’Ernst Beyeler, qui doit se réjouir très certainement de pouvoir accueillir l’hommage à ce pionnier de l’art moderne. L’exposition a été conçue par Philippe Büttner, un des conservateurs de la Fondation, qui ne semble pas partager la même passion pour cet artiste que le fondateur. Elle bénéficie de la collaboration de Christopher Green, commissaire en 2005/2006 de la grande et magnifique rétrospective Henri Rousseau à la Tate Modern à Londres. Il s’agit avant tout de montrer que Rousseau n’est en aucun cas un naïf, mais un peintre, qui par ses inventions picturales, a préparé la voie à l’art moderne. Tel est le fil directeur de l’exposition bâloise.
Si la reconnaissance de l’artiste est tardive – il expose pour la première fois au Salon d’Automne en 1905, Le lion ayant faim, se jette sur l’antilope, qu’Ambroise Vollard acquerra et qui est aujourd’hui une des toiles importantes de la Fondation Beyeler –, ses défenseurs existent depuis plus longtemps, et forment l’avant-garde artistique et littéraire. Ils s’appellent Apollinaire, Kandinsky, Delaunay et Picasso, et ils achètent ses œuvres. Les représentants des puissances étrangères venant saluer la République en signe de paix (1907) est une allégorie où le réel et l’irréel entrent dans la composition, et qui plaît tant à Picasso qu’il l’achète en 1913, la gardant jusqu’à sa mort. Le Douanier Rousseau n’ayant fréquenté aucune école d’art, il peignait durant ses heures de loisirs, puisant ses thèmes dans son environnement et au Jardin des Plantes ainsi qu’au musée d’histoire naturelle, où il passait son temps.

L’univers de Rousseau
L’exposition s’articule autour des sujets qui composent l’univers de Rousseau : les portraits, le thème de la ville, les paysages de Paris et de sa banlieue, les jungles. La première salle est consacrée aux portraits et propose la confrontation de Portrait de femme (1895/1897) du musée d’Orsay avec Portrait de femme (1895) du musée Picasso, et que Picasso acheta en 1908 chez un brocanteur. Alors que la version du musée d’Orsay nous présente une figure féminine monumentale, où chaque couleur, chaque forme est établie avec précision, le corps cachant un arrière-plan de la nature très ouvert, la version du musée Picasso, plus énigmatique, crée une transition brutale entre l’ordonné et le paysage vierge à l’arrière. De même pour La carriole du père Junier (1908), tous les éléments picturaux entretiennent une relation pleine de tension, entre espace et surface, entre toile plane et objet pictural en volume. En franchissant la salle des paysages, toutes les œuvres représentant les faubourgs, les fortifications, le poste d’octroi, le moulin, les parcs et les berges, nous montrent combien Rousseau est éloigné des préoccupations des impressionnistes cherchant la fusion de la couleur et de la lumière. Ce qu’il cherche lui, c’est construire de l’inconnu à partir des éléments formels du connu, renonçant à façonner l’espace pictural à l’aide de la perspective.

Le thème central des tableaux de jungle, qui nous entraîne du monde civilisé dans un univers exotique et sauvage, se lit déjà dans Promeneurs dans un parc (1907/1908), constitué au premier plan de pelouses géométriques, dans l’esprit du jardin à la française, fermé par un mur et un porche ouvert sur une forêt touffue. Rousseau ne fait qu’esquisser la possibilité du passage dans une nature sauvage. Nous sommes dans le même cas de figure avec L’octroi (1890), où la géométrie du premier plan laisse voir, au-delà d’une large grille, une colline boisée à l’abondante végétation.
Ces tableaux marquent directement la transition avec la salle suivante qui présente les tableaux de jungle, dont il a réalisé une vingtaine de toiles. Il faut d’abord prêter attention au trois œuvres réunies sur un même mur, Un soir de carnaval (1886), La promenade dans la forêt (1886), Rendez-vous dans la forêt (1889) représentant des forêts de printemps, d’automne et d’hiver qui occupent toute la surface, avec une végétation finement ramifiée et des contrastes accusés entre clarté et obscurité. Tout ceci disparaît dans les tableaux tardifs de jungle. Le premier tableau de jungle, Surpris ! peint par Rousseau et exposé au salon des Indépendants en 1891, a été prêté par la National Gallery de Londres et montre que la symétrie ne joue aucun rôle, le tigre est en plein mouvement et la sauvagerie devient le sujet du tableau. Le peintre a trouvé sa part de mystère et d’inconnu, non pas dans la banlieue mais dans son imagination.

L’œuvre mythique de la salle est bien sûr Le lion, ayant faim, se jette sur l’antilope (1898/1905), qui relève pleinement de l’art pictural, des harmonies chromatiques et formelles les plus subtiles. Ce n’est pas le combat mortel qui retient l’attention mais la nature luxuriante et la force de la beauté picturale. L’atmosphère onirique qui baigne La Charmeuse de serpents (1907) et sa symphonie de tons de verts aux nuances infinies a de quoi séduire le visiteur le plus blasé. Plus divertissante, l’œuvre Joyeux farceurs (1906) est une représentation de jungle, immobile et symétrique. Le commissaire de l’exposition veut retrouver ces mêmes critères dans d’autres toiles comme La Noce (1904), La muse inspirant le poète (1909), évoquant le regard photographique de l’artiste.
Cette redécouverte de la fantaisie, cette puissance imaginaire que Rousseau incarne, c’est ce qui a fasciné Picasso, Delaunay, Léger ou Kandinsky et continue de nous enchanter. Laissons-nous porter par ces compositions somptueuses, qui auraient pu néanmoins être mises en valeur avec plus de souffle et d’ingéniosité que ne l’a fait son commissaire. Un livret est à la disposition du visiteur, mais pèche par des notices alambiquées.

Régine Kopp

Exposition jusqu’au 9 mai 2010