Du festival d’Avignon aux scènes de France et d’ailleurs.
En tournée : “Le Sang des promesses“

A travers ses quatre opus, Wajdi Mouawad poursuit une histoire de quête des origines.

Article mis en ligne le mars 2010
dernière modification le 29 mars 2010

par Anouk MOLENDIJK, Julien LAMBERT

Après un triomphe en Avignon, où Wajdi Mouawad était artiste associé cette année, la trilogie de l’auteur et metteur en scène québéco-libanais, composée de Littoral, Incendies et Forêts, s’est encore jouée en France voisine en intégralité fin 2009.

Onze heures de spectacle à vivre comme un périple physique entre générations et contextes multiples. Toujours une même histoire de quête des origines, vitale pour de jeunes personnages en mal d’identité ; un leitmotiv qu’on voit se renouveler avec une jubilation étrange, malgré la densité et l’intérêt variables des quatre pièces. Chacune poursuit à présent sa vie autonome, ayant été conçue séparément. Le dernier opus de Mouawad, Ciels, s’est ainsi ajouté aux autres comme un contrepoint pas forcément contradictoire... Compte-rendu d’une expérience délicieusement mégalomane.

« Littoral » de Wajdi Mouawad
© Thibaut Baron

Quête des origines
Dans Littoral, la pièce qui ouvre la Trilogie Le Sang des promesses, un jeune Québécois un peu paumé décide d’enterrer son père dans sa terre natale, le Liban, où il n’a jamais mis les pieds. S’il s’agit plus d’un “aller“ que d’un retour aux sources, celui-ci ne se fait pas de manière directe : le père finira non pas en terre, mais déposé à la mer. Le littoral, lieu de l’entre-deux, marque l’impossibilité pour le jeune homme étranger d’effectuer un retour, autant physique que mental. Il ne partagera jamais le trop-plein de ses compagnons de route libanais marqués par la guerre, dont les récits sont greffés mécaniquement sur le sien. Cette intrigue un peu bancale interroge le statut de l’écrivain “occidental“, qui semble n’avoir rien à dire, mais peut ouvrir une place aux témoignages nécessaires des autres. Dans cette pièce comme dans ses sœurs, le lyrisme se heurte à une prose québécoise gouailleuse. La mise en scène, qui se veut bricolée, en hommage à la première version scénique réalisée dans la cuisine du jeune auteur, reste inventive mais s’avère un peu brouillon dans la construction des divers tableaux.

« Incendies » de Wajdi Mouawad
© Yves Renaud

Chassé-croisé temporel
Avec Incendies, c’est sur l’histoire d’une mère que ses enfants reviennent, pour comprendre le drame d’une existence dont ils n’ont recueilli qu’un mutisme rédhibitoire. Aux antipodes des éruptions narratives incontrôlées de Littoral, le fil narratif est d’une pureté proche de la tragédie. Le dénouement, où les remontées parallèles dans la vie de la mère et de son fils perdu se rejoignent dans la révélation d’un inceste inconscient, provoque ce mélange inextricable d’horreur et de soulagement propre à la catharsis tragique. La mise en scène fait vivre en alternance et se chevaucher l’enquête des enfants et le vécu de la mère en flash-back, comme un seul parcours vers le nœud d’un problème commun. Des chevauchements d’images rendent compte d’éloquentes coïncidences. Un anti-Œdipe qui prône la connaissance comme une sortie du mutisme et de l’incompréhension.
Forêts, qui clôt la Trilogie, se montre nettement plus ambitieuse encore. Sept générations s’y entremêlent par montage, poussant les chevauchements temporels jusqu’à des excès un peu vains, bien que jubilatoires dans leur manière de brouiller puis de métamorphoser les conventions spatiales et temporelles. La temporalité est exaltée pour que son anéantissement soit possible : un être est toutes les personnes qui forment sa lignée. La quête aboutit encore dans l’horreur, elle aussi poussée à un degré baroque : inceste, persécution, réclusion d’une famille dans un zoo… La salvation vient d’une ultime révélation : deux personnages ont substitué leur identité par amitié, faussant en un instant une généalogie entière. On dépasse donc Littoral et Incendies : familles et filiations ne sont pas toujours déterminées, elles peuvent aussi se décider.

« Forêts » de Wajdi Mouawad
© Thibaut Baron

Ciels, quelle chute  !
Nouvelle pièce créée pour Avignon, Ciels était censée donner le contre-point narratif et scénique de la trilogie. La disposition n’est plus frontale, la technologie omniprésente, la parole a moins d’importance. Un quatuor d’agents secrets névrosés tâche de dénouer un attentat terroriste, conçu comme une vengeance contre les générations qui ont mené le monde à son état actuel. Un improbable enjeu civilisationnel prend le pas sur les guerres des familles. Du coup les personnages ne sont plus travaillés, manquent de densité, le jeu des acteurs devient psycho-réaliste, à l’exception d’un Stanislas Nordey complètement isolé, dont les bras scandent rythmiquement le texte comme dans ses propres mises en scène ! La fin fait un hymne en quelques diapos à la beauté, et tombe à plat tout en contredisant la volonté première du texte, qui devait dénoncer les dérives dangereuses de l’idéalisme. Ce contre-point n’en est in extremis pas un...

« Ciels » de Wajdi Mouawad
© Jean-Louis Fernandez

Enfin si cette tétralogie compose une œuvre réellement fascinante et totalisante, c’est bien qu’elle diffuse un sentiment et une vision de la vie homogènes, dans un ensemble dont la disparité est partie intégrante. Pourra-t-on encore vivre quelque chose de cette expérience réellement hors normes en assistant à une pièce isolée, bien que toutes aient été écrites de manière autonome ?

Anouk Molendijk et Julien Lambert

Comptes-rendus d’après les représentations au Théâtre des Célestins et à l’ENSATT (Ciels) de Lyon.
Prochaines dates de tournée  : « Ciels », du 2 au 6 mars au MC2 de Grenoble ; puis du 11 mars au 10 avril à l’Odéon-Ateliers Berthier (loc. 01.44.85.40.40).