Cartoucherie de Vincennes
Paris, Vincennes : “Naufragés du Fol Espoir“

La nouvelle création d’Ariane Mnouchkine et sa troupe convoque le cinéma au théâtre.

Article mis en ligne le avril 2010
dernière modification le 24 avril 2010

par Despoina NIKIFORAKI

Ariane Mnouchkine transfigure le plateau du théâtre pour en faire un plateau de tournage. La metteuse en scène du politique – honorée par le prix international de l’institution Ibsen l’année dernière – et sa troupe ouvrent les portes du Théâtre du Soleil pour présenter leur nouvelle création.

D’après un roman posthume de Jules Verne, Ariane Mnouchkine et l’écrivaine Hélène Cixous proposent de remonter le temps d’un siècle et d’immerger le théâtre, le temps d’une représentation, dans cette époque qui a vu naître la première guerre mondiale mais qui est aussi un moment historique d’euphorie et de conquêtes révolutionnaires en tout genre : « En ces quelques années tout a changé. Il n’y a pas un recoin de physique, de mathématique, chimie, biologie, qui ne soit bouleversé. Vous vous souvenez, le souffle du bonheur ! (…) Dorénavant nous désirons et conquérons avec moteur électrique. À nous l’automobile ! Le téléphone ! Et la radio ! Nous irons plus loin, jusqu’au bout, jusqu’aux pôles. (…) On n’a jamais vu une époque aussi fougueuse et aussi avide d’extension et de nouvelles forces. » (Hélène Cixous, Une sensation de Phare)

Le cinéma au théâtre
La réalisation cinématographique est mise au cœur de la scène et les spectateurs assistent à une véritable production d’un film muet, avec utilisation de procédés théâtraux : le théâtre joue à faire du cinéma et le cinéma se projette, à son tour, en théâtre. Sur les planches du Théâtre du Soleil, les comédiens de la troupe animent le grenier de la guinguette Fol Espoir, où le patron, Félix Courage, passionné de cet art nouveau, éducatif et populaire, accueille une équipe de cinéastes, Gabrielle et Jean Lapalette. Le personnel du restaurant devient alors les personnages de la fiction jusqu’à dépasser les limites des rôles de la double distribution et inscrire aussi dans le scénario les amours naissants de la guinguette.

« Les Naufragés du Fol Espoir » avec Maurice Durozier, Olivia Corsini, Sébastien Brottet-Michel
© Charles-Henri Bradier

Des décors peints, représentant un pavillon de chasse, un carrosse, le port de Cardiff, le navire amarré, sa poupe vue de face avec la voile hissée, le même navire pris dans les icebergs, échoué au fond de la mer, un jardin d’été avec ses fauteuils en osier, le palais du Gouverneur de Patagonie, des vagues déferlantes et des cieux, se meuvent pour exécuter une danse incessante et mouvante. Tout l’appareil cinématographique, la caméra dont on tourne sans relâche la manivelle, la machine à fumée, des ventilateurs pour faire lever le vent, soulever les jupes et éparpiller la neige, cette fausse neige qu’on verse à la main et des perches du théâtre à découvert, et l’oiseau suspendu à la baguette que l’on fait entrer dans la plan, tout cela recrée l’atmosphère d’un film ou d’une pièce de théâtre faits à la main, et qu’un coup de balai suffit à supprimer pour permettre à la scène de reprendre son souffle et de recommencer.

Rigueur et passion
Certainement nous connaissons la minutie et le savoir-faire d’Ariane Mnouchkine pour construire ses scènes avec des détails infiniment petits et absolument signifiants. Les personnages constituent de véritables figures d’époque ; nous voyons Darwin s’adonner aux jeux de conquêtes avec la Reine Victoria quand le premier Ministre de l’Empire britannique fait une entrée burlesque pour annoncer que la Terre de Feu n’appartient à personne : la Reine se renverse de sa chaise à bascule et deux serviteurs indiens l’éventent avec des palmes. De la même manière, lorsque des émigrés embarquent à destination de l’Australie, nous apercevons les personnages monter d’abord quelques marches d’une échelle pour ensuite descendre dans la cavité du bateau : un par un, ils apparaissent aux hublots et font aussi passer leurs valises par-dessus leurs têtes. Et lorsque le naufrage a lieu, les techniciens du film envoient des bulles de savon, un poisson apparaît au hublot et le sauveur Indien se lève en crachant de l’eau. La caméra est par ailleurs traitée comme un élément de théâtre à part entière : elle est tenue à la main, sur roulettes pour faire un travelling sur la maquette du navire mise dans un bac à eau, des prises sont réalisées par quelqu’un qui rampe au ras du sol et, finalement, on apporte à Gabrielle une sorte de balançoire pour avoir une vue plongeante.

« Les Naufragés du Fol Espoir » avec Juliana Carneiro da Cunha, Duccio Bellugi-Vannuccini
© Charles-Henri Bradier

Toute la troupe du Théâtre du Soleil s’active avec une belle énergie sur le plateau pour être sur tous les fronts et relève avec ferveur le défi d’un spectacle à caractère épique. La musique de Jean-Jacques Lemaître accompagne la pièce dans toute sa durée. Véritable parole qui investit le film muet, on lui donne même un nom de scène, Camille Bérard, tout naturellement musicien au restaurant de Félix. Le compositeur, qui a l’habitude de travailler à partir du rythme de la respiration des comédiens, transmet sa voix au spectacle.
Ariane Mnouchkine nous enseigne, encore une fois, l’exemple d’un grand théâtre artisanal qui met l’accent sur la rigueur, la technicité et la passion. Pour terminer, nous ne résistons pas au plaisir de citer la metteuse en scène : « Je pense qu’actuellement le spectacle le plus politique qu’on puisse faire, c’est un spectacle qui rende un peu d’enthousiasme, de clarté, d’espoir en l’être humain. (…) Et oui, c’est idéaliste. »

Despina Nikiforaki

Le spectacle se joue à la Cartoucherie (Vincennes / Paris 12e) jusqu’à la lisière de l’été (location 01.43.74.24.08)