En Suisse romande
En tournée : “Looking for Marilyn and me“

Denis Maillefer a écrit et mis en scène un spectacle qui cerne quelques facettes d’une icône.

Article mis en ligne le avril 2010
dernière modification le 22 mai 2010

par Bertrand TAPPOLET

L’apparition fulgurante de Marilyn Monroe et sa mort plus qu’étrange ont donné lieu à un tel déluge de commentaires, de fantasmes et de rumeurs que l’on s’égare dans cette mythologie déferlante. Looking for Marilyn and me, signé et mis en scène par Denis Maillefer, arpente quelques facettes d’une figure iconique déroutante.

Une scénographie épurée évoque un plateau de cinéma que borde un journal vidéographié projeté sur écran, comme les rushs d’une vie tiraillée entre exigences de la mise en jeu de l’actrice et gouffres intimes. Des poses corporelles proches de celles travaillées par l’artiste plasticienne Vanessa Beecroft représentant des femmes archétypes se tenant debout, statiques. Autant de réflexions sur les codifications prédatrices liées à la représentation, celle du beau, du nu, de la mode. Des codifications offertes à la contemplation.

« Looking for Marylin and me »
Crédit photo C. Monney

Un personnage pluriel
En forme d’enquête tendue d’allers-retours entre côté vie et jeu façon Cassevetes dans son Openig Night, la pièce de Maillefer tente de révéler Marilyn, une et multiple, différente de sa légende auto-protectrice de ravissante idiote et de sex-symbol. Une femme insaisissable. « On est tour à tour fasciné par l’enfant abusée, la star capricieuse, les mensonges, une sexualité étrange faite de boulimie et de frigidité, une forme de minauderie permanente qu’accompagne une simplicité rêvée et jamais atteinte. Cette volonté absolue de plaire au plus grand nombre, d’appartenir aux autres, dans une forme de corps sexué, partagé avec la planète entière. Le fantasme de venir faire pièce aux frustrations sentimentales et sexuelles des hommes et des femmes. L’opus s’attache aux réactions des acteurs face à cette hydre qu’est Marilyn, son côté autodestructeur, l’actrice en devenir permanent aussi. »
C’est une fille intelligente, cultivée par saccades, névrosée en jets continus. Il y a la mère démente. Mais aussi l’enfermement dans un corps de rêve, à la plastique largement surévaluée, qui fait délirer les hommes, ne sachant plus qui elle est ni à qui parler. «  Fascinant, le personnage de Monroe est lui-même une fiction ou une autofiction, rêveuse, mystérieuse, rêvée, parfois volontairement, souvent malgré elle, souligne Maillefer. Ce qui intéresse, c’est de constater à quel point les acteurs acceptent de se faire regarder par ce qui est phénomène avant d’être actrice. Étonnante est sa double fascination pour l’image et sa propre déclinaison en icône. Ce qui semble paradoxal, c’est que plus on en apprend sur Monroe, plus on semble s’en éloigner dans une contradiction, une étrangeté qui nous échappe. Hors quelques dates et faits, l’impression est tenace que tout avec cette femme devenue mythe a été “fictionnalisée“, en partie inventée. Cette création se demande en permanence comment faire apparaître et disparaître la star avec les moyens du théâtre et les volontés de chaque acteur. »
Le metteur en scène s’est attaché au “matériau Monroe“. « Il s’agit de réfléchir à ce que le personnage de Marilyn fait dans la peau des acteurs, leur propre image, leur représentation de soi. Mais aussi du point de vue du travail de l’acteur. Comment cette présence change-t-elle à leur regard ? », relève Maillefer.
« J’avais un sentiment étrange, l’impression d’être deux personnes à la fois, l’une d’elles était Norma Jean, l’orpheline fille de personne, l’autre était quelqu’un dont j’ignorais le nom. Mais je savais où était sa place. Elle appartenait à l’océan, au ciel, au monde entier », écrit Monroe.

« Looking for Marylin and me »
Crédit photo C. Monney

Thérapie impossible
Comme source dramaturgique, il y a notamment les enregistrements réalisés par Marilyn pour le psy manipulateur le plus influent d’Hollywood, Ralph Greenson. L’actrice lui avait demandé de l’aider à se lever, de l’aider à jouer au cinéma, à aimer et ne point trépasser. Il s’était donné comme mission de l’entourer d’amour, de famille, de sens, comme un enfant en détresse. Et, surtout, de tout contrôler d’elle, filtrant ses rencontres, pesant de tout son poids sur son agenda et ses flirts, négociant les cachets de l’actrice, supervisant les cadrages et les scripts, lui prescrivant des drogues en s’écartant résolument de la psychanalyse freudienne classique. Il diagnostique chez Marilyn une personnalité limite, redoutant d’être abandonnée, toxicomane et paranoïde.
Ce spectacle est de l’ordre du collage-montage tournant autour de la manière de représenter une fasciation qui a brûlé l’écran et énervé les tournages de ses retards perpétuels. Outre Niagara et Some like it hot, un film s’impose comme possible embrayeur d’imaginaire à l’autofiction de Maillefer, Les Désaxés de Huston, sur un scénario particulièrement pervers de Miller, qui vient de divorcer de la star. Un naufrage de corps au-delà de la fêlure sur pellicule. Marilyn affiche 35 ans en délitement à force de régimes bourbons, anxiolytiques et caféine. Une esthétique de complète mise en scène : soutien-gorge plâtré, faux-cils charbonneux, robe fluidifiant la silhouette. Déchirante dans son plus beau rôle dramatique, Marilyn danse en single sous les frondaisons, crie pour éviter aux cheveux le couperet et lâche une réplique d’anthologie : « Nous mourons à chaque seconde, n’est-ce pas ? »

Bertrand Tappolet

« Looking for Marylin and me », de et m.e.s. Denis Maillefer (CH).
- Du 8 au 18 avril  : Théâtre de l’Arsenic, ma/je à 19h, me/ve/sa à 20h30, di à 18h (rés. 021/625.11.36)
- Nuithonie Fribourg, les 21 et 22 avril 2010
- Grütli, Genève, du 4 au 9 mai 2010