Musée d’Orsay
Paris : “Crime et Châtiment“

Le Musée d’Orsay met en scène, jusqu’au 27 juin, la fascination du crime.

Article mis en ligne le mai 2010
dernière modification le 2 juillet 2010

par Régine KOPP

Amateurs de sang, de têtes coupées et de guillotine, l’exposition Crime et Châtiment, conçue par Jean Clair, conservateur général du patrimoine et commissaire inspiré de nombreuses expositions, en collaboration avec Robert Badinter, ancien ministre de la Justice ayant obtenu l’abolition de la peine de mort en 1981, cette exposition s’adresse à vous.

Une plongée dans le crime et sa punition, telle que l’ont exprimé les artistes. De Sade à Baudelaire, de Barbey d’Aurevilly à Dostoïevski et jusqu’à Camus, la littérature a exploité la figure du meurtrier dans sa complexité, comme elle a marqué et nourri les faits divers des journaux.
« Le crime de sang décuple par la fiction du romanesque et du théâtre sa puissance fantasmatique et l’association du meurtre et de l’abus sexuel devient même un des must de la littérature à sensation et des images qu’elle véhicule », rappelle l’introduction.
Mais le thème criminel intéresse aussi les artistes et a contaminé les arts visuels. C’est cette plongée dans le crime et sa punition, telle que l’expriment les artistes, que nous propose de détailler cette exposition avec 457 pièces, tableaux, sculptures, gravures mais aussi des objets insolites et des machines inquiétantes.

Les figures du crime
L’exposition s’ouvre sur le rappel du sixième commandement, qui interdit de tuer, et énumère les crimes fondateurs de l’humanité, l’infanticide, le parricide, le régicide, le déicide, le génocide. Ce sont des représentations iconographiques du premier criminel de l’humanité, Caïn, qui accueillent le visiteur. Mais si Caïn est un fratricide, ouvrant le ban de meurtres de toutes espèces, Caïn pose au-delà de la question de la culpabilité, celle de la punition. L’Age de fer, Caïn de Gustave Moreau ou Caïn portant Abel d’Alexandre Falguière nous plongent dans la thématique, moins brutalement certes, que ne le fait Georges Grosz avec une œuvre de 1944 plutôt terrifiante, Caïn ou Hitler en enfer.
Avant de franchir le seuil qui nous replace dans les années de la Révolution et de la Terreur, le visiteur pourra voir de près la guillotine, recouverte de son voile noir et surnommée pour cette raison la Veuve. Dès 1791, la peine de mort est âprement discutée. Le Peletier de St Fargeau propose d’abolir la peine de mort, ce qui ne l’empêche pas de voter la mort du roi le 20 janvier 1793 et d’être assassiné le soir même par un ancien garde du roi. L’assassinat de Marat par Charlotte Corday, quelques mois après, fait de lui un martyr de la Révolution, que le célèbre tableau de David a mis en scène pour des générations futures de citoyens et que d’autres artistes comme Munch réinterprèteront. Au moment de la Restauration, c’est l’Affaire Fualdès, du nom de l’ancien procureur impérial, sauvagement étranglé en mars 1817, qui défraie la chronique judiciaire et inspire à Géricault toute une série de dessins.

Brigands, sorcières...
Toute une section est consacrée aux figures du crime romantique qui regroupe les brigands, les sorcières ou les femmes fatales. Goya livre dans ses tableaux et ses gravures la représentation exaspérée du crime ou de la peine capitale comme dans les aventures de Frère Pedro, scènes de brigands qui verse dans l’horreur et le sublime. Les femmes fatales hantent des artistes comme Johann Heinrich Füssli ou Emile Signol, dont témoigne pour le premier son œuvre Lady Macbeth somnanbule (1874) et pour le second, sa toile Folie de la fiancée de Lammermoor (1850).
L’apparition de la presse à grand tirage, dont Le Petit Journal est la meilleure incarnation, est un sujet également développé, rappelant cependant que ces journaux servent aussi à dénoncer, avec Daumier ou Steinlen, le drame des pauvres gens broyés par un monde impitoyable. Le monde de la justice est parfaitement présenté par Daumier dont on connaît les charges à l’encontre d’avocats imbus d’eux-mêmes ou de juges réfractaires à toute compassion. Contre la peine de mort, ce sont certainement les textes, les discours et les dessins de Victor Hugo, qui offrent les plaidoyers les plus forts et les plus passionnels du XIX° siècle.
A partir de la fin du XIX° siècle, se développe une approche qui se veut plus scientifique du tempérament criminel, arguant que l’acte criminel ne relève plus du libre-arbitre mais de la biologie. Des théories explicitées au cours du parcours, par une documentation abondante mais qui nous semblent peu convaincantes aujourd’hui. Alphonse Bertillon imagine un catalogue de données anthropométriques pour repérer les criminels. L’acte criminel ne relève alors plus du libre arbitre mais de la biologie, c’est ce qu’enseigne la phrénologie, mise au point par Franz Joseph Gall.

Le regard des artistes
Quant à Lombroso, pour qui la création de l’homme de génie est une forme de “psychose dégénérative“, l’assassin serait un génie en puissance et le génie ne serait qu’un criminel inhibé. Dans ce contexte, La petite Danseuse de Quatorze ans de Degas, qui est présentée, dans laquelle l’époque voyait « une fleur de la dépravation précoce », trahit l’intérêt de Degas pour les figures de la criminalité (voir aussi ses pastels de Physionomies de criminels). Toute une section est consacrée à ces hommes de génie, écrivains, peintres, musiciens, traités comme des criminels et emprisonnés, Courbet, Egon Schiele, Paganini, n’oubliant pas de mentionner le livre de Max Nordau, Entartung (Dégénérescence) de 1894, qui déclare l’art moderne comme art décadent et morbide.
En s’orientant vers les temps modernes, c’est une imagerie singulière et violente qui se développe autour du criminel. On pense aux peintres de la Nouvelle Objectivité, qui se délectent de scènes de meurtre ou de viol mais aussi aux Surréalistes, qui manifestent une fascination pour le criminel, parent du brigand, de l’anarchiste, et que la célèbre phrase d’André Breton, où il déclare que «  l’acte surréaliste le plus simple consiste à descendre dans la rue, révolvers au poing et à tirer tant qu’on peut au hasard dans la foule » porte à incandescence.
Une exposition qui explore le regard des artistes sur le crime, car avec le sexe, c’est le crime, la violation de l’interdit qui les captive le plus et qui se propose de réconcilier l’esthétique de la violence et la violence de l’esthétique, en rapprochant images de toutes sortes, littérature et musique.

Régine Kopp

Musée d’Orsay. « Crime et Châtiment. 1791-1981, de Goya à Picass »o – jusqu’au 27 juin.