Spécial Grand Théâtre
Portrait : Jennifer Larmore

Portrait d’un artiste qui correspond à tous les canons qu’on attend des chanteuses lyriques d’aujourd’hui.

Article mis en ligne le mai 2010
dernière modification le 23 juin 2010

par Christian WASSELIN

Célèbre mezzo soprano rossinien, Jennifer Larmore élargit son répertoire et chante volontiers Berg et Massenet. Au Grand Théâtre de Genève, on pourra l’applaudir dans La Veuve joyeuse.

De Rossini à Lehar
Jennifer Larmore, pendant une quinzaine d’années, a incarné l’archétype du contraltino rossinien. Contraltino comme contralto, mais un contralto plus léger, moins volumineux vocalement qu’une Marilyn Horne, par exemple. Un mezzo soprano corsé, pour tout dire, qui s’est assez longtemps consacré à la défense et à l’illustration d’un répertoire qui lui convenait idéalement : Rossini d’abord, Mozart ensuite, certains rôles de Haendel également. Répertoire qu’elle a étoffé, ces dernières années, pour explorer d’autres horizons.
Les maisons de disque ne s’y sont pas trompé, d’ailleurs. Pour célébrer avec malice cette première partie de carrière, Opera rara a décidé de réunir un certain nombre de chanteurs auxquels Rossini est familier, parmi lesquels Jennifer Larmore, en leur demandant d’aborder des pièces écrites par le compositeur après son retrait de la scène lyrique (1829). Malcolm Martineau au piano et Nicholas Bosworth à l’harmonium accompagnent lesdits chanteurs, dans une suite de pièces écrites pendant cette longue période où Rossini se partagea entre la musique sacrée et tout un ensemble de petites pièces, réunies en partie sous le titre Péchés de ma vieillesse. (1) Chandos, pour sa part, a choisi de publier les pages les plus célèbres de L’Italienne à Alger chantées par Jennifer Larmore, car cet opéra fut longtemps l’ouvrage de prédilection de la belle diva. Inutile de préciser que Jennifer Larmore correspond à tous les canons qu’on attend des chanteuses lyriques d’aujourd’hui : beauté du timbre et du phrasé, tempérament dramatique, aisance scénique, élégance naturelle. (2)

Jennifer Larmore
© Ken Howard

Élève de Didon
Revenons à ses débuts. Née à Atlanta, Jennifer Larmore étudie notamment avec Regina Resnik (qui fut Didon dans Les Troyens en décembre 1959 et janvier 1960 à Carnegie Hall) et fait ses débuts, étonnamment, à Nice, en 1986, dans La Clémence de Titus. Elle enchaîne avec Le Barbier de Séville, à Strasbourg, dans un spectacle signé Jérôme Savary, et très vite parcourt l’Europe avec ce répertoire de mezzo colorature qui lui convient alors idéalement.
Giulio Cesare, La Cenerentola, La Chauve-souris comptent parmi les ouvrages où elle brille le plus souvent. Il faudra attendre 1995 cependant pour qu’elle fasse ses débuts au Metropolitan Opera de New York, dans le rôle de Rosina du Barbier. Jennifer Larmore devient alors l’une des chanteuses les plus applaudies du Met (qui, une fois n’est pas coutume, a attendu que l’Europe la consacre pour à son tour la couvrir de gloire). C’est l’époque où elle multiplie les enregistrements (Carmen avec Giuseppe Sinopoli, Le Couronnement de Poppée avec René Jacobs, I Capuleti e i Montecchi, la rare Sofonisba de Paer, de nombreux opéras de Rossini, etc.), mais aussi les concerts et les récitals, en compagnie notamment du pianiste Antoine Palloc, avec lequel elle a enregistré un disque entièrement consacré à Aaron Copland, « My native world » (3). Aujourd’hui, elle donne des récitals avec le quintette à cordes Opus Five sur toutes les grandes scènes du monde.

Veuve et comtesse
Avec la maturité, Jennifer Larmore a choisi de se diriger vers d’autres répertoires. Sans perdre en matière, sa voix s’est assombrie, lui permettant d’aborder des rôles de composition exigeant un engagement théâtral plus intense. L’un des personnages qui ont le plus marqué cette seconde partie de carrière est sans conteste celui de la comtesse Geschwitz dans Lulu de Berg, en 2009, à Covent Garden.

Jennifer Larmore et Simon Keenlyside dans « Hamlet » au Met, avril 2010
© Metropolitan Opera

On a pu entendre Jennifer Larmore, ces derniers mois, dans L’Enfance du Christ de Berlioz, mais aussi dans le rôle de Gertrude d’Hamlet d’Ambroise Thomas, dans Dulcinée de Don Quichotte de Massenet, dans Miss Jessel du Turn of the Screw de Britten, etc. Elle a même été Fricka dans L’Or du Rhin, il y a trois saisons, sur la scène de l’Opéra de San Francisco.
La saison prochaine, après La Veuve joyeuse à Genève (du 2 novembre au 31 décembre), elle sera Alcina dans Orlando furioso de Vivaldi, aux côtés de Marie-Nicole Lemieux et Philippe Jaroussky, d’abord au Théâtre des Champs-Élysées, puis à Budapest, Londres, Nice, Nancy... Elle sera aussi la comtesse Geschwitz à l’Opéra Bastille, à l’automne 2011, puis Kostelnicka de Jenufa en 2012.
On peut avoir un aperçu de sa manière d’aujourd’hui en écoutant, publié sur le disque « Royal Mezzo » (4), le montage de deux soirées de concert enregistrées à l’Orchestra Hall de Chicago en avril 2006 et au Harris Theater for Music and Dance du Millenium Park en juin 2007, qui mettent en scène trois héroïnes antiques : Andromaque, Cléopâtre, Phèdre, successivement dans Andromache’s Farewell (1962), esquisse composée par Barber pour son opéra Anthony and Cleopatra, dans la Cléopâtre de Berlioz (1829) et dans Phaedra de Britten, cantate datée de 1975 (l’année précédant celle de la mort du musicien) et qui fut créée par Janet Baker, à qui elle est dédiée. Trois pages qui montrent combien la chanteuse a plus que jamais l’étoffe d’une héroïne superbe. (5)

Christian Wasselin

Jennifer Larmore donnera un récital le 14 novembre 2010 à 20h au Grand Théâtre de Genève.

(1) 1 CD Opera rara ORR 247
(2) A paraître sous peu.
(3) 1 CD WEA/Atlantic/Teldec 16069.
(4) 1 CD Cedille CDR 104.
(5) Il est possible aussi de voir Jennifer Larmore sur plusieurs dévédés, notamment une « Italienne à Alger » enregistrée à l’Opéra de Paris sous la direction de Bruno Campanella (TDK/Naxos).
• A consulter : www.jenniferlarmoremezzo.com.