Rencontres de la photographie, Arles
Arles : Promenades photographiques

Les artistes argentins sont à l’honneur en Arles...

Article mis en ligne le juillet 2010
dernière modification le 16 août 2010

par Bertrand TAPPOLET

Dans le cadre des Rencontres d’Arles de la photographie, plus de 60
expositions sont visibles jusqu’au 19 septembre avec huit artistes argentins interrogeant les traces et questions posées par la dictature.

La photographie constitue-t-elle un art ou un métier ? S’agit-il d’une pratique liée à l’industrie ou une branche des beaux-arts ? Ce débat, les Rencontres semblent l’aborder aujourd’hui en six thématiques, dont l’Argentine des années de plomb de la dictature avec les travaux de l’artiste plasticien León Ferrari, des portraitistes face à l’icône rock ambiguë qu’est Mick Jagger et l’empreinte laissée par l’esthétique punk rock sur la création photo et vidéo depuis les sixties, les esthétiques qui s’effacent avec le numérique, la Fondation Luma, et une exposition documentant l’univers carcéral en France.

León Ferrari « La Civilisation Occidentale et Chrétienne »
Copyright Fundación Augusto y León Ferrari

Argentine martyre
Né en 1920, León Ferrari convoque des techniques comme le collage-montage ou la photocopie ainsi que des sculptures composites en bois, plâtre ou céramique. La dictature argentine établie avec la complicité d’une grande partie de la hiérarchie catholique est le fil conducteur du travail de León Ferrari. Trente ans après la « sale guerre », l’Argentine tente de régler ses comptes avec la dictature qui a fait plus de 30000 disparus et 15000 personnes exécutées de 1976 à 1983. La réalisation la plus connue signée Ferrari est La Civilisation occidentale et chrétienne de 1965. Une maquette d’avion de combat américain miniature devenu crucifix recueillant le corps en croix d’un Christ de santeria, plaqué sur le fuselage et les ailes chargées de bombes. Une manière de protester hier contre l’engagement US au Vietnam, où le commandement militaire n’hésitait pas à faire bénir ses oiseaux de mort et leur armement par des aumôniers de l’armée. Les images de Ferrari dessinent les contours d’une forme de conscience critique du pays le plus « européen » de l’Amérique latine explorant aussi l’architecture, le jugement dernier, l’enfer ou la calligraphie.
Depuis plus d’une décennie, Marcos Adandia poursuit une production artistique, historique et mémorielle sur les mères se rassemblant tous les jeudis après-midi sur la Place de Mai en face du siège du gouvernement argentin. Elles se battent depuis plus de trente ans pour retrouver leurs enfants enlevés, torturés et éliminés par les quatre juntes successives. De ses portraits en noir blanc de femmes âgées portant parfois des foulards blancs, qui furent originellement les langes en tissu de leurs bébés, ressortent, dans une épure douloureuse, les traits ravinés de visages devenus paysages tourmentés, déterminés et inquiets. Dans les traits d’une personne, c’est toute une histoire qui se donne à déchiffrer, renforcée plastiquement par le choix d’un fond blanc. Adandia propose aussi des vues d’espaces concrets, représentatifs. Tous hantés, travaillés par un manque, une absence, une douleur impossible à consoler. Poignant.

Marcos Adandía « Lilia Jons de Orfanó.
Mère de Pantaleón Daniel Orfanó, arrêté et disparu le 30 juillet 1976, et de Guillermo Lucas Orfanó, arrêté et disparu 2 décembre 1976.

La photographie d’identité fonde-t-elle une identité ? Le portrait-robot peut-il subsumer une personne recherchée ou portée disparue ? Leandro Berra décale des techniques et logiciels policiers. Pour développer un riche et profond débat entre présence et absence, autrefois et aujourd’hui. Se dégage de cette réflexion, une sidérante étrangeté de chacun à sa propre image. Toute l’œuvre de Berra tourne autour de la question du même et de l’autre. Son travail exposé en Arles confronte notamment le portrait-robot d’un ami disparu sous la dictature militaire et la photo de l’artiste provenant de la Préfecture, à son arrivée sur sol français, accompagnée de son profil génétique.

Détour argentique
Le photographe autrichien Ernst Haas (1921-1986) marque durablement les esprits par son travail sur la couleur, dont il fut l’un des pionniers. Par un usage stylé de la lumière, il garde aux contours parfois un léger flou, accentuant la pesanteur des ombres. C’est en découvrant son photo-reportage en forme d’essai humaniste (1947) sur le retour de Russie des prisonniers autrichiens publié dans la revue suisse Du, que Robert Capa le fait entrer à l’agence Magnum. S’il photographie les Indiens d’Amérique, il s’essaye toujours à transcrire les variations de mouvements du paysage, partant du concret tellurique pour aller par instants jusqu’à l’abstraction des lignes et des rythmes comme dans ces ciels du Nevada. « L’appareil-photo ne fait pas un peu de différence. Tous peuvent enregistrer ce que vous voyez. Mais, vous devez voir », affirmait Haas.

Shoot, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, Porte d’Orléans

Sous l’intitulé, Shoot ! La photographie existentielle, se cache une étonnante attraction foraine apparue après la Grande Guerre : le tir photographique. Dans un Luna Park, le tireur faisant mouche sur sa cible enclenchait un appareil photo qui le saisissait en pleine action. Ce mano a mano avec soi-même n’a pas laissé indifférent Sartre, dont les différents portraits mis en joue par cet objectif réactif peuvent recouvrir une dimension essentielle de son existentialisme. A l’impression de son image sur le papier photographique correspondait simultanément et symétriquement une forme de meurtre symbolique.

Bertrand Tappolet

Rencontres de la photographie, Arles, 3 juillet - 19 septembre
Rens. : www.rencontres-arles.com