Galerie TH13, Berne
Berne : Iren Stehli

La galerie TH13-Hermès expose les travaux d’Iren Stehli jusqu’au 21 août.

Article mis en ligne le juillet 2010
dernière modification le 19 août 2010

par Régine KOPP

La photographe Iren Stehli, qui depuis son enfance, partage sa vie entre la Suisse, où elle réside, et la République Tchèque, où elle a ses racines,
cherche à capter l’essence d’une société qui passe d’un régime autoritaire
à une société de consommation.

Elle a choisi d’explorer les multiples facettes du temps dans une œuvre en noir et blanc, qui se décline en séries aux thèmes du quotidien les plus variés, datant des années soixante-dix à quatre-vingt. Le visiteur est tout d’abord happé par une série consacrée à une famille de petits paysans. Qu’ils soient en compagnie des membres de leur famille ou au milieu de leurs animaux de la ferme, on est frappé par l’humanité et la forme sensible et poétique qui se dégage de son travail.
Aucun regard de commisération, car la photographe se tient à distance de l’anecdote et du spectaculaire. Iren Stehli nous confie que pour saisir ces hommes et femmes du monde paysan, il a fallu les mettre en confiance, pour obtenir ces moments de vérité. A ce titre, son travail sur cette série de famille paysanne n’est pas sans rappeler le travail de Raymond Depardon, qui cherche aussi à fixer avec justesse l’essence de ce qu’il photographie.

Une observatrice lucide
En contrepoint à ces images rurales, la photographe a réalisé une série sur la danse, arpentant les académies de Prague qui accueillaient les jeunes filles et les jeunes hommes en tenue de soirée, pour apprendre à danser la valse ou d’autres figures de danse plus modernes. Au-delà des tenues vestimentaires qui nous semblent aujourd’hui plutôt ringardes, la photographe se consacre aux regards, aux postures, à la théâtralité des lieux. Son regard traverse l’apparence de l’élégance de ces jeunes danseurs et nous livre la face cachée de ce moment de divertissement. Il en va de même dans la série intitulée Casting, représentant des jeunes filles désireuses d’être sélectionnées pour incarner la modernité d’un régime qui cherche à se mesurer au modèle occidental. A l’exception d’une jeune fille qui pose avec assurance, consciente de son corps, les autres portraits de jeunes femmes, fixées par l’objectif, montrent des jeunes filles plutôt mal dans leur peau, la tête pourtant pleine de rêves. Des modèles exprimant la fragilité face à la brutalité du monde. Comme c’est le cas dans les séries précédentes, la photographe garde la distance, ni trop près ni trop loin, prenant part en observatrice lucide et sincère et non en actrice engagée.

« Leçons de danse, Prague 1974-1977 »
Photo Iren Stehli

Irène Stehli ne s’intéresse pas seulement aux individus dans une société communiste mais aussi aux choses, comme cette série de vitrines, photographiées pendant plus de trente ans, dont les décors et l’agencement trahissent l’évolution d’une société prise au piège de la faillite d’un régime usant de la propagande pour tenir son peuple, incapable de s’opposer aux sirènes de la société de consommation. C’est ainsi qu’elle nous montre frontalement, dans un cadrage serré ne permettant pas au regard du spectateur de se laisser distraire par des informations superflues, des vitrines où les bocaux de choucroute côtoient la faucille et le marteau et où sont exposées les objets les plus hétéroclites : des chaises de bureau, des produits d’entretien, des habits rangés les uns à côté des autres en attente d’un acheteur.
Elle a également imaginé une série intitulée Still Life. Des natures mortes peu romantiques, puisqu’elle photographie des compositions d’intérieurs d’appartement tels qu’ils existaient dans les régimes communistes. Ici, c’est un lavabo, une cuisinière à gaz, une assiette sur un mur, ailleurs c’est une photo avec une coiffeuse vieillotte, un réveil, des casseroles ou encore une table avec une bougie, un vase, la reproduction d’un tableau au mur. Aucune de ses natures mortes n’est banale, et chaque cliché est une composition où rien n’est laissé au hasard. C’est sa manière à elle de nous parler avec pudeur de ce fragment d’histoire qui a marqué cette partie de l’Europe située à l’est du rideau de fer. Comme elle le fait du côté des gens modestes, elle le fait avec leur environnement tout aussi simple et fruste.
Le commissaire de l’exposition Paul Cottin, sensible à la force du travail d’Iren Stehli, se réfère à Eugène Atget, qui conférait à la photographie une dimension de « marqueur » d’une réalité dont les changements ne sont perceptibles que sur de longues périodes. Ce qui n’est en aucun cas contradictoire avec la photographie, qui, par définition, est la captation d’un fragment de réalité se mesurant en fractions de seconde. Comme le souligne Paul Cottin, «  ce qui nous touche, c’est sans aucun doute la portée universelle de son propos ».

Régine Kopp

Exposition ouverte au public jusqu’au 21 août 2010
Du lundi au samedi de 10 heures à 18 heures.
www.fondationdentreprisehermes.org