Vidy-Lausanne
Lausanne : "Le Château de Wetterstein"

Christine Letailleur, par qui le scandale arrive...

Article mis en ligne le octobre 2010
dernière modification le 30 octobre 2010

par Frank DAYEN

La metteuse en scène d’un troublant Hiroshima mon amour à Vidy l’an dernier monte Le Château de Wetterstein, la pièce inédite et scandaleuse de Wedekind, l’auteur de Lulu et de L’Eveil du printemps. Rencontre avec Christine Letailleur, une artiste sociologue.

Faire jouer Hiroshima mon amour de Duras par des comédiens nus, monter Houellebecq, Pasolini, Sade, Sacher-Masoch, Hans Henny Jahnn ou les Poésies érotiques de Brecht… de quoi faire de Christine Letailleur une metteur en scène pervertie, exhibitionniste ou obsédée à choquer son public. Eh bien pas du tout, ou pas tout à fait. Scènes Magazine a rencontré cette passionnée en pleine répétition et a cru voir, dans son expression de jeune fille attentive, curieuse et sensible, la sincérité d’une recherche intellectuelle, à mi-chemin entre la sociologie et l’introspection psychanalytique.

Rares sont les metteurs en scène de théâtre bardés de diplômes universitaires (licence en philo, maîtrise en sociologie, DEA d’études théâtrales).
Christine Letailleur : J’ai toujours voulu faire du théâtre, mais je ne souhaitais pas directement commencer par le Conservatoire d’art dramatique. Ces études m’ont permis de penser les textes différemment, c’est-à-dire de les aborder par le biais du temps et du mouvement ; contrairement au travers de la seule dramaturgie classique, qui m’ennuyait. Pour la petite histoire, Jean-Louis Besson, l’éditeur des œuvres complètes de Wedekind en français et traducteur du "Château de Wetterstein", était un de mes professeurs à la fac.

« Le Château de Wetterstein »
© Mario Del Curto

Sade, Houellebecq, Duras, Sacher-Masoch… aimez-vous le goût du scandale ?
Christine Letailleur : Ces auteurs sont polémiques parce qu’ils se sont heurtés à leur époque. Houellebecq porte un regard lucide sur le monde contemporain, sur le manque d’amour, la solitude… Il choque parce qu’il écrit qu’aujourd’hui les gens n’ont plus rien à échanger ; ce qui est vrai. Quant à Marguerite Duras, avouez qu’elle manque cruellement à notre paysage littéraire, intellectuel, ou dans le débat sur le statut de la femme.

En quoi Le Château de Wetterstein a-t-il dérangé ?
Christine Letailleur : Ce qui dérange d’abord dans la langue de Wedekind, c’est qu’elle renvoie au rêve, à des impressions, sur lesquelles nous n’avons pas prise. Ensuite, le dramaturge propose une véritable esthétique de la sexualité, aux antipodes de Zola ou de Maupassant. Il s’agit d’une sexualité fantasmée, d’une puissance de l’imaginaire, qui relève à la fois, ici, de la femme-enfant et de la tyrannie de la sexualité. L’enjeu du "Château" repose principalement dans la volonté d’une jeune fille d’aller au théâtre, pour y voir jouée la vie. Il ne s’agit pas d’une humeur adolescente, mais bien d’une volonté d’émancipation, idéalisée : attirée par les héroïnes d’Ibsen - que Wedekind trouvait par ailleurs trop sages -, Effie revendique de pouvoir aller jusqu’au bout de sa liberté. Et puis, Le Château critique aussi l’hypocrisie religieuse : Wedekind fait dire à un prêtre défroqué un texte très sado-masochiste, mais il jouit sincèrement quand il dit cela. Ca choquait les bourgeois de l’époque, mais il a fallu attendre aujourd’hui pour que les déviances sexuelles des prêtres soient officiellement dénoncées. Mon intuition me dit qu’on pourrait davantage entendre le texte de Wedekind de nos jours.

« Le Château de Wetterstein »
© Mario Del Curto

Wedekind sous-titre sa pièce "tragédie de la famille".
Le Château démontre que l’amour est plus complexe que ce qu’on pense, que nous avons du mal à appréhender la famille, le mariage, voire l’amour, en dehors de notre attitude bourgeoise (entendez, de nos jours, matérialiste, capitaliste et mondialisée). Mes préoccupations théâtrales posent la question du désir, de la sexualité et du combat des femmes par rapport à cela. Constatons qu’aujourd’hui, les femmes ont encore des combats à mener : en France, très peu de femmes sont metteurs en scène ou directrices de théâtre. Il n’y a pas si longtemps, quand j’allais à l’école, je devais prendre des cours de couture ; tout comme du temps de Wedekind, où la femme n’avait pas accès à la pensée abstraite et où son éducation se limitait à des activités corporelles (danse, gymnastique, cuisine…). Comme de nombreuses héroïnes de Wedekind, je n’ai pas envie de vivre selon les valeurs qui m’on été inculquées.

Dans cette pièce, Wedekind rend hommage à Ibsen.
Le Château de Wetterstein s’est aussi imposé à moi parce que c’est une pièce sur le théâtre et sur la condition de l’acteur, un peu comme dans le cinéma de Bergman. A une réplique de la mère, « Jouer au théâtre est un métier où l’on se fait payer pour son propre plaisir. Une personne convenable ne fait pas cela », répond le « Mais n’est-ce pas aussi ce que fait une femme quand elle se marie ? »" d’Effie. Surtout, le dramaturge pose que le théâtre peut être une source de connaissance de l’humain. Au début du Château, Effie dit à sa mère que le Canard sauvage d’Ibsen parle de « ce que nous avons vécu ! Nous ! Toi et moi, nous qui sommes ici ». En ce sens, miroir de la réalité, le théâtre peut non seulement éduquer mais aussi changer la vie.

Propos recueillis par Frank Dayen

« Le Château de Wetterstein » de Franz Wedekind, mes Christine Letailleur, du 22 octobre au 9 novembre. Complet.

Entrez dans Le Château de Wetterstein

Valérie Lang dans « Le Château de Wetterstein »
© Caroline Ablain

Franz Wedekind (1864-1918) écrit sa pièce en 1910. Elle est interdite de publication en 1912, montée une première fois par Wedekind lui-même à Zurich, censurée après la première et une seconde fois à Munich, une année plus tard. La pièce a choqué les bourgeois d’abord parce que Le Château s’ouvre sur une scène où une adolescente, Effie, tient tête à sa maman endeuillée, Leonore, qui refuse de la laisser voir au théâtre la pièce d’Ibsen Le Canard sauvage. Ensuite, Leonore épouse l’assassin de son mari, qui devient aussi l’amant de sa fille. Le reste de la pièce suit le raisonnement libertaire d’Effie, qui, en adolescente en avance sur son temps, souhaite se réaliser pleinement – en amour comme en sexualité, ces domaines sur lesquelles la femme du début du XXe siècle n’a pas prise. Fréquentant des anarchistes bohèmes, Effie finit par se prostituer, avant de commettre l’irréparable.