La Comédie de Genève à Château-Rouge
Annemasse : Reines Side by Seide

Stuart Seide met en scène Mary Stuart à Château-Rouge.

Article mis en ligne le novembre 2010
dernière modification le 12 décembre 2011

par Jérôme ZANETTA

Soyez attentifs car vous n’aurez que quatre soirs pour voir le chef-d’œuvre de Schiller « Mary Stuart » dans la mise en scène saisissante du grand Stuart Seide. Affrontement dans l’arène du pouvoir royal au XVIe siècle, deux reines, Mary Stuart et Elisabeth 1ère, double visage d’une seule femme, incarnées par deux comédiennes élégantes et animales à la fois, Cécile Garcia Fogel et Marie Vialle. La scène sous haute tension. Entretien avec le maître d’œuvre.

Vous avez beaucoup représenté le théâtre de Shakespeare que vous connaissez bien et dans la continuité duquel la Marie Stuart de Schiller devait s’inscrire forcément.
S.S. : En effet, je vis avec cette pièce de Schiller dans le tiroir de mon esprit depuis longtemps. Je me suis souvent demandé si ce n’était pas le moment de le monter, pas encore, quand ? Par exemple, je me suis rendu compte en travaillant de nouveau avec la comédienne Cécile Garcia Fogel, que j’avais déjà travaillé ce texte avec elle, lorsqu’elle était élève au Conservatoire. Bref, ce texte me hante depuis mes débuts au théâtre et je suis ravi d’avoir pu enfin réunir toutes les conditions nécessaires pour le mettre en scène. C’était, je crois, vraiment le bon moment.

Vous avez dit être intéressé par le fait que Schiller faisait partie de ces auteurs qui réécrivent l’histoire, au besoin, surtout lorsqu’elle semble mal écrite.
Oui, j’ai toujours été passionné par un théâtre qui mêle les petites histoires à la grande Histoire, les destins individuels aux tragédies historiques, comme chez les Grecs, chez Shakespeare ou même chez Ibsen. Or, avec Mary Stuart, on est en pleine dans ce procédé dramatique qui consiste a mettre en scène des personnages aux prises avec toutes les contingences de la société de leur temps. Il ne s’agit pas de faire un essai didactique sur la cour royale britannique au XVIe siècle, sujet par ailleurs fort intéressant, mais bien de conjuguer cette dimension politique et historique avec les caractères versatiles et multiples des personnes de pouvoir. Richard III en est l’exemple le plus éloquent. Et, de fait, Mary Stuart évoque une querelle exceptionnelle entre deux grandes reines, qui ne se sont en réalité jamais rencontrée. Mais, néanmoins leur rencontre est déterminante et présente dans nos esprits grâce à la volonté du poète qui ajoute à l’Histoire cette scène emblématique qui lui faisait défaut. Et je trouve cette correction dramaturgique tout simplement formidable.

« Mary Stuart »
Photo © Pidz

Vous avez également ressenti le besoin de vous atteler à une nouvelle traduction de cette pièce aux côtés de votre ami Eberhard Spreng. Comment s’est effectué ce travail ?
Il est vrai que je n’avais pas lu de traduction qui me satisfaisait et comme nous aimons travailler ensemble avec Eberhard, nous avons effectué un travail en trois étapes. D’abord, nous avons traduit le texte à proprement parler, ensuite, nous avons pris le parti de pratiquer des coupes dans le texte, de sorte que la pièce dure environ deux heures vingt, alors que l’original dure près de quatre heures. Enfin, je voulais, et cela court depuis longtemps dans ma tête, monter le premier acte et le second en même temps. C’est-à-dire que les scènes de Mary Stuart dans sa prison devaient alterner avec celles d’Elisabeth à la cour d’Angleterre, afin que leur face à face, même indirect, apparaisse d’emblée. De plus, cette alternance qui fonctionne très bien théâtralement, me paraissait indispensable pour souligner cette obsession réciproque que les deux femmes entretiennent.

A la lecture de cette pièce intrigante et décisive, on a véritablement le sentiment d’avoir affaire au double visage d’une même femme aux prises avec le pouvoir, avec la religion et avec la passion sous toutes ses formes. En êtes-vous d’accord ?
Oui, parfaitement d’accord. C’est un peu comme un personnage à deux têtes, une espèce de Mary-Elisabeth, sans cesse en conflit avec elle-même, mais sans que la superposition de ces deux femmes soit totale. Elles gardent chacune une personnalité héritée du contexte religieux, historique et familial dans lequel elles ont vécu. Elle sont complémentaires, mais l’une aurait pu être l’autre. Comme les deux faces d’une même pièce de monnaie.

On a aussi l’impression que ces deux femmes sont sans cesse contraintes dans la vie qu’elles mènent et que cette contrainte passe évidemment par celle de leur corps qui cherche à se mouvoir hors des carcans de leur temps. Or, on sait quelle importance vous avez toujours accordée aux corps des comédiens sur scène et ici, ils semblent plus que jamais en quête d’une impossible posture définitive.
En effet. Il y a des metteurs en scène qui pensent le théâtre comme de la peinture, comme une image picturale en deux dimensions. Pour ma part, je suis un adepte de la sculpture et je compose l’espace scénique en utilisant trois dimensions, pour justement donner aux corps tout leur relief, toute la profondeur nécessaire dans leur rapport à la parole, au texte. Tout passe par le corps : la voix, les émotions, les intentions. C’est presque une question de génétique, celle du corps qui contiendrait toutes les données fondamentales devant être traduites par des signes. C’est la raison pour laquelle il m’arrive de diriger mes comédiens comme des mimes. Je crois donc qu’au théâtre, même si le texte raconte l’intrigue, c’est le corps qui parle sans cesse, sans répit ; contrairement au cinéma où le corps du comédien n’est en action que lorsque le réalisateur braque son projecteur sur lui !

« Mary Stuart »
Photo © Pidz

La question qui se pose également et qui même dépasse la pièce de Schiller est celle du corps lorsqu’il est « au pouvoir ». Comment le corps s’arrange-t-il du pouvoir et inversément ? Il est d’ailleurs intéressant de se poser la question pour ceux qui nous dirigent aujourd’hui.
Effectivement et vous aurez remarqué que ce soit pour un roi ou un président de la République, on dit de ces dirigeants qu’ils incarnent la royauté ou la République, c’est-à-dire qu’ils donnent chair à leur personnage, à leur fonction, comme le ferait un comédien de théâtre qui, tout comme ces hommes de pouvoir doit être mis en scène. Il faut donc les mettre en mouvement, les mettre en voix, en costumes, en lumière, en gestes, etc. Le parallèle est donc indiscutable et évident parce qu’il concerne des individus particulièrement et constamment exposés dans leur société et dont le corps ne peut pas être mis à l’écart.

La façon dont un comédien ou une comédienne évolue avec son corps reste donc pour vous un critére de choix lorsque vous faites appel à Cécile Garcia Fogel et à Marie Vialle ?
Sans aucun doute. Je souhaitais travailler avec deux comédiennes capables, visiblement, d’être à la fois raffinées et animales. Cela suppose chez elles une intensité physique et une conscience de leur corps de tous les instants, afin que la parole de Schiller s’incarne totalement. Or, avec Cécile et Marie, on a affaire à deux comédiennes dont l’intuition, la sensibilité et l’intense séduction font ici merveille. Et par ailleurs, ce sont des traits qui étaient aussi présent chez Elisabeth et Mary Stuart. La première, contrainte par son éducation protestante lutte contre son corps et refuse de se marier ou d’avoir des enfants, alors que la seconde, la reine catholique, de tradition française revendique complétement son corps. Ce sera encore un point supplémentaire de friction entre les deux femmes.

Dites encore un mot sur le rapport qu’entretiennent ces deux femmes avec les hommes, à une époque où, tout de même, le pouvoir est encore fortement associé à la puissance masculine.
Le problème est que nous sommes alors, et encore souvent, dans un monde régi par les hommes, on a besoin d’eux et l’on veut se libérer d’eux. Et ce mouvement alternatif, qui oscille entre dépendance et volonté d’indépendance, est à l’origine de multiples tensions, des souffrances et des luttes internes de ces deux reines. Mais c’est également ce qui fait toute la richesse et toute l’actualité de Mary Stuart, texte dont l’auteur est un grand romantique, trop peu considéré en France, selon moi.

Propos recueillis par Jérôme Zanetta

Du 23 au 26 novembre, à Château Rouge : « Mary Stuart » de Friedrich Schiller, m.e.s. Stuart Seide. La Comédie à Château Rouge, Annemasse, mar-ven à 20h30, mer-jeu à 19h30 (rés. 022/350.50.01)