Théâtre Alchimic Genève
Genève : “La Femme d’avant“

Nathalie Lannuzel met en scène La Femme d’avant à l’Alchimic. Remarquable.

Article mis en ligne le décembre 2010
dernière modification le 20 décembre 2010

par Julien LAMBERT

La langue et les intrigues souterraines de l’auteur allemand Roland Schimmelpfennig ont la radiation de la lave saisie dans l’eau limpide du glacier. L’intelligence camouflée du meilleur théâtre de l’absurde. Cette Femme d’avant qui pulvérise en une nuit un noyau familial pour un serment d’amour adolescent : une farce macabre ? Ou l’irréfragable condamnation allégorique des promesses faites à la légère, des engagements non tenus ? Impeccable, la mise en scène de Nathalie Lannuzel profite de l’effet de la première solution, pour mieux défendre la deuxième.

Mémoire douloureuse
C’est un objet théâtral déconcertant, que cette Femme d’avant de l’Allemand Roland Schimmelpfennig, que Nathalie Lannuzel a eu le courage de choisir pour sa cinquième mise en scène, vue au Pulloff lausannois en octobre et reprise ce janvier à l’Alchimic. Étrange d’abord dans sa façon d’amalgamer les genres. « J’ai adoré ce mélange de thriller, d’épique, de vaudeville macabre, dont le suspense et les procédés narratifs évoquent aussi le cinéma ; celui d’Hitchcock par exemple, avec ses femmes vénéneuses, fatales dans le sens littéral du terme », confie Nathalie Lannuzel. « Fatale » littéralement, c’est-à-dire que comme l’héroïne, la pièce elle-même par son intrigue accomplit un destin effroyablement rigoureux : fusionnant ces tendances diverses, c’est une œuvre unifiée, indistinctement sublime et sordide, réjouissante et désespérée. Ceci grâce à un scénario apparemment invraisemblable, décousu, sautant d’avant en arrière dans le temps, mais d’une construction sans faille en réalité.

Un défaut de mémoire lourd de conséquences
Ainsi, tout commence comme un sketch surréaliste : une pétulante rousse en manteau rouge sonne à la porte d’un petit couple sans histoires, déclarant que Monsieur et elle se sont fait des serments d’amour éternel adolescents, et doivent donc les honorer, en commençant par dissoudre les vingt ans de mariage du premier ! Un mauvais gag qui prend pourtant des accents toujours plus sérieux, un apparent quiproquo qui peu à peu s’avère procéder d’une démarche des plus réfléchies : l’intruse mènera son œuvre de justice jusque dans ses plus extrêmes conséquences. En dépit de toute convention sociale, la transparence incontestable de ses revendications et de sa logique lui donnent raison de tout : de l’amnésie et de la frilosité du mari comme de la possessivité de sa femme ; la radicalité jusqu’au-boutiste de ses procédés lui font détruire toutes les certitudes, puis physiquement tous les opposants à son projet...

« La Femme d’avant »
© Alan Humerose / Rezo

Ainsi, si certains événements sont anticipés, c’est pour laisser d’abord planer l’impression de l’absurde, et mieux montrer ensuite comment tout se construit selon un algorithme incontestable. Plus généralement, c’est toute l’action de la pièce qui prend un sens métaphorique vertigineux, replacée dans le contexte allemand par Nathalie Lannuzel : « Le mari qui a tiré un trait sur son passé est de la première génération d’après-guerre, celle du mur et de la séparation ; génération qui fut ensuite celle du terrorisme de gauche à ses vingt ans, âge auquel s’est vécue l’idylle avec la petite-amie oubliée venue régler ses comptes... Cet ange exterminateur agit donc comme un ange révélateur d’une mémoire du nazisme encore mal digérée. Elle nous parle d’une Allemagne où l’obsession masochiste et les mémoriaux dénoncent, autant que le refus de savoir, un flou dans le rapport au passé. »

Concret, précis, efficace
Tout prend sens à partir de là, jusque dans les moindres détails. Mais le travail de Nathalie Lannuzel et de sa troupe n’a rien d’une froide allégorie à déchiffrer. Au-delà même de ce que disent, sur les notions de transmission ou de responsabilité, des gestes aussi forts qu’une pierre jetée inconsciemment par le fils sur la concurrente de la mère, ou que l’empaquetage de ce même fils dans un carton de déménagement, ces gestes joués dans le seul souci de leur justesse dramatique gardent le spectateur scotché dans la vérité brute de l’instant, débarrassé de l’effort d’interprétation. « Nous n’avons rien voulu souligner dans le jeu, pour laisser respirer le nombre incroyable de niveaux de sens de ce texte. Notre effort principal consistait à en être nous-mêmes conscients pour alimenter les situations, et surtout à trouver rythmiquement les rouages d’une mécanique temporelle inébranlable. »
Il en résulte une distribution d’une rare homogénéité : fraîchement sortis de la Haute Ecole de Théâtre, Emilie Blaser et Pierre-Antoine Dubey font jeu égal avec Isabelle Bosson, Yves Jenny et Christine Vouilloz, irradiante de conviction dans son délire purificateur. Tous s’inscrivent avec générosité dans une partition où chaque mot, chaque geste semble savamment pondéré. Aucune froideur formaliste pour autant, mais un élan de sincérité personnelle qu’on sent frémir sous chaque action, lui donnant le crédit nécessaire. « Je les ai certes dirigés au cordeau, explique la metteuse en scène, mais j’ai surtout fait de l’archéologie humaine pour faire sortir les tréfonds de chaque acteur. Ils se sont tous exposés, parfois douloureusement, mais c’était alors le signe que la voie était ouverte...  » Un travail remarquable sur un auteur qui gagne à être joué aussi largement ici qu’en France, un spectacle qui secoue, transperce, assomme le spectateur, pour sa plus grande santé émotionnelle.

Julien Lambert

Au Théâtre Alchimic du 11 au 31 janvier. Loc. 022 301 68 38. www.alchimic.ch