Film de décembre 2010 : “Illégal“

Pour rendre crédible son documentaire, Olivier Masset-Depasse s’est immergé dans un centre de rétention pour réfugiés.

Article mis en ligne le décembre 2010
dernière modification le 15 décembre 2011

par Firouz Elisabeth PILLET

Illégal


de Olivier Masset-Depasse, avec Anne Coesens, Esse Lawson. Belgique/Luxembourg, 2010.

Tania et Ivan, son fils de quatorze ans, sont russes et vivent clandestinement en Belgique depuis huit ans. Sans cesse sur le qui-vive, Tania redoute les contrôles de police et paie lourdement des maffieux qui lui procurent de faux documents jusqu’au jour où elle est arrêtée. La mère et le fils sont séparés. Tania est placée dans un centre de rétention, avec de nombreuses familles traitées comme de vulgaires criminels. Tania fera tout pour retrouver son fils mais n’échappera pas pour autant aux tentatives d’expulsion et aux menaces des maffieux qui craignent qu’elle se mette à parler.

« Illégal » de Olivier Masset-Depasse
© Versus Productions

Désireux de savoir ce qu’étaient, de l’intérieur, les centres de rétention (ndlr. l’équivalent belge de nos centres d’accueil pour réfugiés, mais en plus carcéral), le réalisateur a décidé de mener sa propre investigation, accompagné pour ce faire d’un journaliste au Soir (quotidien belge) et d’un conseiller juridique à la Ligue des droits de l’homme. Il parvint à y pénétrer, une condition sine qua non pour atteindre l’objectivité et l’authenticité dans les conditions de détention et de traitement décrites ; lors de son immersion, le cinéaste découvre une réalité qui le choque…. Et qui ne manquera de choquer les spectateurs à la vision de son film, éprouvant et criant de véracité. Olivier Masset-Depasse a cherché à sortir des sentiers battus – le sujet délicat des réfugiés et des clandestins étant souvent abordé – et a voulu inverser le point de vue : « Beaucoup de films ont montré ce que ces gens pouvaient endurer pour arriver ou pour rester chez nous. J’ai voulu montrer ce que NOUS leur faisons endurer pour qu’ils rentrent chez eux. » Le sujet vous semble familier ou résonne en vous comme tel… Et pour cause : en 2008, le cinéaste lausannois d’origine ibérique, Fernand Melgar, bouleversait le public romand avec La Forteresse, un documentaire sur son expérience dans le centre d’enregistrement pour réfugiés de Vallorbe. Son homologue belge aurait pu choisir de faire un documentaire, forme plus propice à décrire une telle réalité en toute objectivité. Le choix du cinéaste, ancrant son récit dans la réalité, a toutefois été d’opter pour le film de fiction, plus à même de susciter révolte, empathie et d’exacerber les émotions des spectateurs : « La fiction permet de travailler plus en profondeur la subjectivité des personnages, de tendre plus vers l’Universel. (...). Pour ne pas être manichéen ou tomber dans le film de gauchiste, je le voulais un film documenté, réaliste : tout ce qu’on voit dans le film s’est passé au moins une fois dans la réalité. J’ai essayé de montrer que les gardiennes et certains policiers sont, eux aussi, victimes du système. »

« Illégal »
© Versus Productions

Pour servir son propos, Olivier Masset-Depasse retrouve, pour la quatrième fois, son actrice fétiche, ce qui lui permet de faire le portrait d’une mère séparée de son fils plutôt qu’une description trop univoque de ces centres. Le personnage de Tania, qui occupe la majeure partie des plans, offre un fil conducteur à la narration, une image maternelle à laquelle de nombreuses spectatrices pourront s’identifier. Par ce biais, le cinéaste renoue avec un sentiment qui lui est familier, l’amour maternel. Alors, pourquoi avoir choisi ce titre au masculin ? La réponse du réalisateur fuse aussitôt : pour désigner un système dans son ensemble et non pas le personnage principal qui est une femme sans-papiers, pour englober un fonctionnement qui sévit non seulement en Belgique, mais qui s’instaure de manière uniforme dans d’autres pays européens ; on songe, bien évidemment aux Roms, persécutés actuellement par le gouvernement Sarkozy, ou au démantèlement du centre de Sangatte, dans Le Pas-de-Calais.

« Illégal »
© Versus Productions

Le réalisateur pose un regard amer sur ces centres de détention, et critique les conditions “d’accueil“ des réfugiés à travers son film. L’indignation et la colère qui ont alimenté sa recherche sont perceptibles dans son film qui finit par interpeler le public, à mobiliser sa conscience de citoyens : « Ce sont ces centres de rétention administrative qui sont illégaux dans nos pays, censés respecter les Droits de l’Homme. La grande majorité des sans-papiers détenus dans ces centres ont dû fuir la misère, la dictature, la guerre, etc. Et lorsqu’ils arrivent chez nous, après un voyage souvent éprouvant et dangereux, on les accueille en les mettant en prison. On les traite comme des criminels. »

« Illégal »
© Versus Productions

Son personnage étant de presque tous les plans, l’implication de l’actrice était totale. A ce propos, il faut souligner le travail remarquable d’Anne Coesens qui s’est immergée dans le contexte culturel, social, professionnel de Tania et s’est imprégnée de ce personnage : « Je l’ai vécu comme une gestation, vivre avec l’histoire autant de temps avant le tournage m’a nourrie. Je n’ai pas eu l’impression de travailler. » Pour l’actrice, le risque de tomber dans le pathos ou le larmoyant était un écueil à éviter. Il lui fallait instaurer une véritable osmose avec Tania sans jamais tomber dans l’émotion facile ou l’apitoiement. « Tania ne peut être que dans la retenue, elle ne peut pas se permettre de se laisser aller, de lâcher la pression. Elle est au-delà du pathos, de la douleur. Pour elle, c’est une question de survie. » Autre obstacle, de taille, à surmonter pour Anne Coesnes : un tiers des dialogues du film se déroule en russe, une langue que l’actrice ne parlait pas. Durant cinq mois, elle a pris des cours auprès de deux coaches qui l’ont également accompagnée pendant le tournage. Bref, un rôle de composition difficile et éprouvant, dont l’actrice se sort avec brio et maestria.

Firouz-Elisabeth Pillet