Le cinéma au jour le jour
Cine Die - décembre 2010

Regard sur le 29th Pordenone Silent Film Festival

Article mis en ligne le décembre 2010
dernière modification le 13 décembre 2011

par Raymond SCHOLER

« Le Giornate del cinema Muto » ont redoré leur blason cette année avec une programmation non seulement bien équilibrée, mais surtout éminemment instructive. Cela allait de l’exploration à fond d’un genre (les comiques français avant 1914), en passant par un hommage à trois créateurs du cinéma soviétique (Kalatozov, Room, Push), aux redécouvertes de films perdus (dont un long métrage de John Ford !).

Ajoutez à cela la première présentation en Occident de tout un pan de la production de la major japonaise Shochiku de la fin du muet et notre plaisir est complet. D’autant plus que la tenue des accompagnements musicaux (depuis le moindre solo de piano aux orchestrations les plus complexes) fut cette année exceptionnelle. Plus qu’un mauvais souvenir, ces partitions dissonantes et glapissantes qui sacrifiaient des films sur l’autel de la suffisance de leurs compositeurs, comme ce fut le cas, il y a quatre ans, pour le chef-d’œuvre de Lubitsch, Die Austernprinzessin (1919). Bref, une édition exemplaire, à marquer d’une pierre blanche.

Les comiques français 1907-1914
Le secret du succès économique planétaire de la comédie française dans les sept ans précédant la Première Guerre mondiale résidait dans la stratégie qui consistait à produire des séries articulées autour d’un même comédien affublé d’un pseudonyme facile à retenir. La première de ces séries fut celle des Boireau chez Pathé, personnage auquel André Deed prêtait ses mimiques exacerbées à la De Funès et ses agitations spasmodico-épileptiques, soulignant chaque intention avec force clins d’œil au public. Une quinzaine de Boireau (d’une durée moyenne de 10 minutes) figuraient au programme, parmi lesquels il convient de citer Boireau au Harem et Boireau en Mission Scientifique (les deux de 1912). Dans le premier, Boireau photographe vient tirer le portrait du Pacha Maboul Humid et se retrouve flirtant, au péril de sa vie, avec la favorite du potentat. Dans le second, il cherche et trouve au fond de la mer l’éponge dont on fait le tissu du même nom. Pour la plupart de ces bandes, le réalisateur reste anonyme, peut-être à juste titre, puisque seul le comédien et ses facéties ont une quelconque importance. Vues par lots d’une douzaine, ces petites comédies se révèlent épuisantes. On n’a décidément plus la réceptivité du public émerveillé de l’époque.

« Boireau en mission scientifique »

Quand Deed fait défection vers les studios de l’Itala à Turin en 1909, Pathé dispose déjà d’un deuxième comique, Max (Linder), dont les gags vont assez vite trancher sur la médiocrité de ses concurrents. Contrairement à ses collègues, qui se contentaient d’exploiter leur propre excentricité absurde, Linder comprend la comédie du contraste entre sa propre élégance et les tribulations grotesques auxquelles il se trouve exposé. En 1910, Pathé lance une troisième série, celle des Rigadin, la plus durable de toutes (plus de 10 ans) : Charles Prince, qui incarnait le personnage, affirmait avoir tourné 582 épisodes. La Gaumont initia sa première série en 1908, incarnée par Roméo (Bosetti). Bosetti était, comme Linder, son propre metteur en scène et dirigea d’autres comiques comme Calino (Clément Mégé), Léontine (actrice inconnue), Bigorno (René Lantini), le chien Moustache (ses propres toutous Médor et Barnum) et j’en passe.
Certains acteurs créaient deux séries différentes : Sarah Duhamel incarna onze fois Rosalie, puis pour une autre firme Pétronille. Lucien Bataille fut à tour de rôle Zigoto (chez Gaumont) et Casimir (chez Éclair). Au total, nous avons compté quelque 30 comiques différents dans les 75 films du programme. Si on tient compte du fait qu’il y eut plus de 80 séries, on peut mesurer l’immensité du chantier. On se reportera alors avec profit au tout récent numéro 61 de la revue « 1895 » : on y trouve 300 pages consacrées à ces « comiques français des premiers temps » sous la direction e.a. de Laurent Guido (professeur à l’Université de Lausanne) ainsi qu’un DVD de 20 films montrés aux Giornate, le tout pour la modeste somme de 20 euros. Au début, les effluves et particularités physiques étaient le ressort comique principal : dans Parfum Troublant (Alfred Machin, 1911), le clochard Fouinard (Georges Vinter) n’a qu’à ôter ses chaussures pour que tous les bourgeois à la ronde succombent aux émanations pestilentielles de ses pieds. Pendant qu’ils sont dans les pommes, il les détrousse. Il sera à son tour assommé par les miasmes jaillissant des bottes d’un gendarme, autrement plus performants. Le Rêve de Dranem (Ferdinand Zecca, 1905) est carrément raciste : Dranem (Armand Ménard) rêve qu’une jolie femme est à ses côtés, mais dès qu’il veut l’embrasser, elle se transforme en négresse, ce qui le fait reculer avec dégoût. Plus tard, le commentaire s’élargit aux relations familiales ou sociales. Dans Léontine Garde la Maison (1912), absolument tout arrive quand les parents ont le dos tourné, mais pas nécessairement dans le bon ordre : ainsi l’inondation a-t-elle lieu avant l’incendie. Gavroche Sculpteur pour Rire (de et avec Paul Bertho, 1913), déguise deux de ses amis en sculptures pour convaincre son oncle de lui payer les Beaux-Arts. Une des « sculptures » se tient rigidement debout sur le poêle, mais il fait froid et l’oncle allume des briquettes avec la conséquence qu’on peut imaginer. Dans Le 1er Duel de Willy (Joseph Faivre, 1914), Willy (Sanders, âgé de 8 ans) fête son anniversaire avec ses petits copains tout en courtisant une fillette du nom de Solange. Lorsque son rival Bob fait du genou à sa bien-aimée, Willy le provoque en duel. Il s’entraîne pendant des jours en se battant contre ses jouets, rédige son testament et adresse une déclaration passionnée à Solange. Seule l’intervention des mamans alertées par celle-ci évitera le « pire ». Le public était très friand de ces bandes où des gamins mimaient les adultes. Louis Feuillade s’en était fait une spécialité avec la série des Bébé (74 films joués par le petit Anatole Mary entre l’âge de 5 et 7 ans). Le plus féerique de ces films fut La Journée de Lily (1913), où une petite fille adopte les manières d’une dame : elle se lève, prend son bain, se pomponne, arrange des fleurs, boit du « champagne », dîne et fait ses prières avant de se coucher. Le tout colorié au pochoir. Il est sur le DVD de « 1895 ». Ne le manquez pas !

« The Navigator » avec Buster Keaton

Les classiques revisités
La soirée d’ouverture du festival permit de revoir le deuxième film de Buster Keaton, The Navigator (1924), accompagné par un nouveau quintette, les European Silent Screen Virtuosi. Ce groupe d’improvisation a ceci de particulier que la trompette y est tenue par le doyen des cinéastes d’animation britannniques, Richard Williams. Auteur de génériques marquants - rappelez-vous la Panthère Rose déguisée en Julie Andrews pour The Pink Panther strikes again (1976) - et des séquences animées de Who framed Roger Rabbit ? (1988), Williams vient de créer pour les Giornate un ravissant court métrage de présentation où les traits dessinés d’une quinzaine de stars du muet se morphent les uns dans les autres dans un coulé superbement élégant. Quant au film de Keaton, qui fait s’échouer un couple de riches héritiers, qui ne savent rien faire de leurs dix doigts, à bord d’un paquebot désert à la dérive, il est le paradigme même du comique de développement scientifique, à la logique imperturbable, qui déroule un inventaire de gags tellement bien imbriqués qu’on a de la peine à les reproduire dans la mémoire. A chaque fois qu’on revoit le fim, il semble neuf. Le personnage du jeune millionnaire est présenté par le carton : « Rollo Treadway – heir to the Treadway fortune – a living proof that every family tree must have its sap », jeu de mots raffiné mettant à profit le double sens du mot sap (sève, mais aussi imbécile). Mais Rollo va justement révéler une réserve insoupçonnée d’énergie et d’ingéniosité pour subvenir aux besoins vitaux de sa dulcinée et réussira même à repousser des dizaines de cannibales.

« Mutter Krausens Fahrt ins Glück »
© Filmmuseum Berlin Stiftung Deutsche Kineamthek

Mutter Krausens Fahrt ins Glück (1929) de Piel Jutzi est un des derniers muets de l’ère Weimar et un classique du cinéma révolutionnaire prolétarien. Basé sur des motifs de l’œuvre de Heinrich Zille, ce mélodrame social est entrelardé de scènes documentaires sur les conditions de vie du Lumpenproletariat berlinois. Maman Krause vit maigrement, mais honnêtement de la distribution de journaux et du loyer d’une chambre (qu’elle sous-loue à un proxénète, sa « fiancée » et leur petite fille). Son fils alcoolique est chômeur, mais sa fille est courtisée par un ouvrier syndiqué. Lorsque le fils vole l’argent de la collecte des abonnements, la vieille dame se désespère. Comme personne ne peut lui avancer l’argent qu’elle doit, elle se suicide au gaz en compagnie de la fillette. En même temps sa fille découvre, au bras de son copain politisé, la cohésion du mouvement ouvrier lors d’une marche de protestation. Au moment précis où elle débouche sur le cortège, l’orchestre dans la salle entonna, suivi par des ténors répartis parmi le public médusé, l’Internationale avec une rare vigueur, donnant sans doute la chair de poule aux festivaliers américains.

« Le miracles des loups »

Les aficionados du cinéma muet français attendaient depuis longtemps la chance de voir Le Miracle des Loups (1924) de Raymond Bernard, une des productions historiques les plus prestigieuses de son temps et qui relate l’histoire de Jeanne Hachette. Le film a été restauré et il faut bien avouer que la déception est de taille. A l’exception de la scène bien orchestrée du siège de Beauvais (les remparts de Carcassonne remplissent leur fonction à merveille) et de celle, comique, de la foire d’empoigne autour d’une représentation du mystère « Le Jeu d’Adam » (où les hennins des dames menacent d’énucléer des spectateurs), le film est mou comme de la pâte à tarte. Romuald Joubé fait horriblement vieux pour un héros romantique et bretteur. Heureusement qu’il y a la mimique expressive de Charles Dullin (Louis XI), tout de machiavélique sollicitude. La scène du sauvetage de l’héroïne par les loups (on reconnaît Albert Préjean – alors simple cascadeur - parmi leurs victimes) est d’un amateurisme regrettable qui souligne crûment l’écart entre un produit français et une réalisation hollywoodienne. Il faudra attendre La Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc (1929) de Marc de Gastyne pour voir cet écart réduit à néant.

La suite au mois prochain

Raymond Scholer