« Les Grands Interprètes » au Victoria Hall
Genève : Fazil Say

Un derviche au Victoria Hall...

Article mis en ligne le décembre 2010
dernière modification le 16 décembre 2011

par Beata ZAKES

Le 6 décembre prochain, le public genevois succombera au charme du très charismatique pianiste turc Fazil Say. Portrait d’un musicien qui n’hésite pas à briser des frontières, entre Orient et Occident ou entre musique classique et jazz.

Si la Marche Turque de Mozart évoque à la fois bravoure et bonne dose d’humour, Fazil Say pourrait bien être le pacha mozartien modèle. Mais que l’on ne commette pas d’erreur, il ne s’agit nullement de tomber dans les caricatures ou les clichés. Véritable « pièce unique », ce (éternellement) jeune pianiste turc unit le mystère et le charme de l’Orient avec une forte attirance pour le cosmopolitisme occidental. Il a d’ailleurs été nommé par l’Union Européenne, en 2008, « Ambassadeur pour le dialogue interculturel ».

Portrait
Né à Ankara il y a quarante ans, Fazil Say a suivi des études de musique tout d’abord dans sa ville natale et ensuite en Allemagne, plus précisément à Düsseldorf et à Berlin. Depuis 1995, il parcourt le monde, essentiellement sur le continent européen et aux Etats-Unis. Dans ses multiples collaborations récentes, il semble privilégier les violonistes russes (Maxime Vengerov, Patricia Kopatchinksaja), les phalanges suisses (Zürich, Lucerne) et les chefs anglo-saxons (Howard Griffiths, John Axelrod). Interprète – mais également compositeur – c’est un habitué des festivals, notamment... du Festival de Jazz de Montreux ! Aussi à l’aise dans l’écriture d’un concerto pour piano (Silk Road 1996) que dans la création d’un ballet (Patara 2006) ou d’un oratorio (le Requiem pour Matin Altiok 2003), il s’aventure également sur le terrain de la musique pour films (turcs et… japonais). Mais c’est avant tout un artiste respectueux du passé, qui manifeste un esprit innovateur et place la communication au centre de ses intérêts.

Dialogue avec ses maîtres
Son jeu, qui a plu tout de suite, ne risque pas de se démoder. S’il est riche en effets spéciaux et divers feux d’artifice pianistiques, une excellente maîtrise de soi et de ses capacités lui permettent de garder (pyro)technique et sentiment en un équilibre parfait. Au répertoire classique, il aime apporter « sa griffe », « converser » de façon fructueuse avec ses célèbres prédécesseurs, comme dans la Fantaisie sur le rondo « Alla turca » de Mozart, Variations Paganini ou encore Summertime Variations inspirées par le fameux air de Gershwin. Dans ses propres compositions, il a souvent recours aux instruments traditionnels, comme le ney (une sorte de flûte oblique à embouchure en roseau) ou divers tambours.
Rien d’étonnant à ce que les compositeurs à double facette, tel Mozart, lui conviennent à merveille : il sait être mutin et enjoué dans les scherzos, comme il peut se vêtir d’un manteau de mélancolie rêveuse dans les mouvements lents (le célébrissime « Andante » du Concerto 21). Entendre Fazil Say interpréter la Rhapsody in Blue en concert, c’est ensuite ressortir convaincu que ce musicien a pactisé avec l’esprit du compositeur. De quoi « convertir » à la musique « classique » les opposants les plus récalcitrants…

Fazil Say
© Marco Borggreve

« Customiser » le piano
Si son instrument est des plus classiques, il n’hésite pas à le « truquer » pour le faire sonner différemment. Fasciné par divers aspects des techniques d’enregistrement modernes, Fazil Say peut être intarissable sur la position des micros ou sur l’utilisation du piano Bösendorfer « géré par l’ordinateur », qui enregistre le son au fur et à mesure que le musicien joue, et qu’il qualifie de « meilleur piano au monde ».
Un de ses nombreux exploits techniques consiste à avoir joué et enregistré seul (pour TELDEC) la version à quatre mains du Sacre de Printemps de Stravinsky, en hommage à son professeur et mentor, David Levine. Pour cet enregistrement, il s’est inspiré de la technique de « overdubbing » de Bobby McFerrin.
« Overdubbing », en franglais « re-recording » (« réenregistrement »), est une technique largement utilisée dans l’univers de la musique pop, lorsque, par exemple le bassiste n’est pas disponible pour le moment : Elle consiste à ajouter des sons à des prises de son précédemment enregistrées, tout en les mélangeant.

Échange avec son public
Très charismatique et ouvert aux publics de tous horizons et âges, l’interprète communique beaucoup plus qu’il ne se donne en spectacle. Car cet artiste moderne, ayant assimilé les règles de l’ « art business » mondial, est aussi (et avant tout) capable de parler à son public ; on le verrait bien en orateur dans un salon du XIXe siècle ou acteur de « one-man-show ». Et pourquoi pas en conteuse mythique, la reine Schéhérazade, qui invite les mélomanes à passer « 1001 nuits dans le harem ? » Son œuvre est parsemée de citations du folklore populaire et de clins d’œil vers des mélodies connues. L’affiche du concert genevois est très classique, certes, mais le public peut s’attendre à de nombreuses surprises. Attention, car certaines finesses peuvent échapper à une oreille pas suffisamment affûtée ! Les sens aux aguets, le public ne devra pas résister à la séduction qui s’offrira sur scène. Des bis pleuvront, et il y a des fortes chances qu’ils soient de son « propre cru ».

Beata Zakes

« Les Grands Interprètes » : Orchestre de Chambre de Stuttgart, Michael Hofstetter (direction). Fazil Say (piano). Œuvres de Mendelssohn, Bach, Mozart, Chostakovitch. Victoria Hall, le 6 décembre 2010 à 20h.
Location/Renseignements : 0800 418 418.

Disques disponibles chez « Naïve », à recommander particulièrement :
- Mozart, Haydn, Beethoven, Coffret CDs (avec Zürcher Kammerorchester et Howard Griffiths)
- « 1001 Nights in the Harem », avec Patricia Kopatchinskaya au violon, Luzerner Sinfonieorchester, dir. John Axelrod).
- « Black Earth » (contenant le concerto pour piano « Silk Road », une sonate pour violon et piano, avec Laurent Korcia à l’archet, mais aussi les pièces pour piano et orchestre, enregistrées sous la direction d’Eliahu Inbal et le quatuor avec piano « Dervish in Manhattan », de 2000).