Teatro La Fenice de Venise
Venise : “L’Elisir d’amore“

« L’Elisir d’amore » de Gaetano Donizetti a suscité l’enthousiasme du public.

Article mis en ligne le décembre 2010
dernière modification le 16 décembre 2011

par Françoise-Hélène BROU

Brillant succès auprès du public vénitien pour ce mélodrame joyeux en deux actes sur un livret de Felice Romani, présenté au Teatro La Fenice en octobre et novembre 2010. Les grands airs du second acte, dont le célébrissime « Una furtiva lacrima » ont suscité émotion, viva et applaudissements délirants.

Représenté pour la première fois au théâtre la Canobbiana de Milan le 12 mai 1832, l’Elisir d’amore s’est rapidement imposé comme l’un des plus grands succès de Donizetti. Cette œuvre, d’apparence légère, est une production atypique figurant parmi plusieurs autres plus tragiques (Anna Bolena, Fausta, Ugo Conte di Parigi, Torquato Tasso, Lucrezia Borgia), qui caractérisent une période créatrice du compositeur bergamasque traversée de drames personnels et aussi marquée par les premiers signes du mal qui l’emportera dix ans plus tard.

Un genre nouveau
Aujourd’hui L’Elisir D’Amore est considéré par beaucoup comme un classique, précisément parce qu’il ne partage pas avec la majorité des grandes œuvres du répertoire romantique les caractéristiques rigoureuses du genre « serio ». Le sous-titre de l’opéra « melodramma giocoso » éclaire en partie cette originalité, on peut même parler de l’apparition d’un genre intermédiaire, qui sera défini, au cours de la deuxième moitié du 18e siècle jusqu’à la fin du 19e siècle, comme « opera semiseria » ou encore comme « comédie larmoyante ». Ce genre nouveau sera appelé à mettre en évidence et à véhiculer les principes sérieux et élevés du contenu sentimental, chers à la bourgeoisie de l’époque.
Ce spectacle est la reprise d’une mise en scène réalisée en 2003 par Bepi Morassi (régie), Gianmaurizio Fercioni (mes et costumes) et Vilmo Furian (lumière), une création plutôt traditionnelle, assez simple, avec une scène fixe où interviennent des écrans peints créant des ambiances différentes sur l’avant et l’arrière-scène. Quelques intermèdes se déroulent dans la salle, dont une partie du final, créant des effets de décalage qui dynamisent et tonifient agréablement l’ensemble.

« L’Elisir d’Amore »
© Michele Crosera

Prestations vocales
A la direction, le Maestro Matteo Beltrami conduit l’Orchestre et le Chœur de la Fenice (dir. du Choeur Claudio Marino Moretti) d’une manière parfois convaincante, surtout dans les parties rapides et enlevées (le rondò d’Adina par exemple). Il dirige par ailleurs un triple casting comprenant : Désirée Rancatore en alternance avec Beatriz Díaz et Roberta Canzian dans le rôle d’Adina ; Celso Albelo en alternance avec Enrico Iviglia et Javier Tomé Fernández dans celui de Nemorino ; Roberto De Candia en alternance avec Marco Filippo Romano et Alessandro Sessolo dans celui de Belcore ; Bruno de Simone en alternance avec Elia Fabbian et Alessio Potestio dans celui du Docteur Dulcamara, et enfin Oriana Kurteshi en alternance avec Arianna Donadelli dans celui de Giannetta. Le jeu scénique et les prestations vocales varient considérablement d’un artiste à l’autre, d’un casting à l’autre, et selon la presse locale et les critiques spécialisés, on peut même affirmer qu’il y avait les bonnes et les mauvaises représentations. Cela étant il semble que la distribution réunissant Désiré Rancatore, Celso Albelo, Roberto de Candia, Bruno de Simone, Oriana Kurteshi, remporte les honneurs.
Celso Albelo est un nom relativement nouveau dans l’art lyrique italien, il a connu un grand succès dans un Rigoletto donné à Rome, il y a quelques mois. Sa prestation du paysan naïf Nemorino est convaincante durant le premier acte, puis elle s’affaiblit progressivement dans le second, même s’il récolte à ce moment un tonnerre d’applaudissements dans le fameux air « Una furtiva lacrima ». A l’inverse, Désirée Rancatore, en Adina, commence sur un registre très (trop) discret mais acquiert fort heureusement par la suite une force et une densité remarquables, notamment dans les parties aiguës du deuxième acte et dans la mélancolique aria conclusive « Prendi, per me sei libero ». Le Belcore de Roberto de Candia reste peu crédible et ne s’impose à aucun moment, alors que Bruno de Simone interprétant le personnage du charlatan Dulcamara, authentique bouffon de la commedia dell’arte, nous laisse une impression marquante.

Au final un spectacle agréable qui, s’il n’agit guère comme un élixir apte à déchaîner l’amour passionnel, fait du moins office de potion tonique dans l’automne gris et humide de la lagune vénitienne.

Françoise-Hélène Brou