Le Poche Genève
Genève : “Albahaca“

L’Albahaca de Michele Millner au Poche : invitation à un voyage très personnel.

Article mis en ligne le décembre 2010
dernière modification le 20 décembre 2010

par Catherine GRAF

Albahaca, basilic en français. Un nom aux consonances arabes, qui désigne le roi des herbes du jardin au Chili. On l’utilise dans tous les plats, du plus humble au plus raffiné.

Au début des années septante, la metteure en scène avait 10 ans lorsqu’elle a dû quitter avec ses parents le Chili pour l’Australie. Elle étudia le chant lyrique au Conservatoire de Sydney avant de suivre les cours de théâtre de Jacques Lecoq à Paris. Dès 1990,elle s’installa à Genève où elle fonda avec Patrick Mohr le théâtre Spirale, qui coproduit ce spectacle avec Le Poche.
Elle nous convie à un voyage très personnel à travers ses propres textes, ceux d’autres femmes chiliennes de sa génération et encore ceux de de chanteurs comme Victor Jara ou de poètes comme Pablo Neruda, dont on pourra même goûter un Ode à la tomate.

Vous tentez d’exorciser votre passé à travers cette évocation ...
Mon objectif n’est pas d’exorciser le passé, mais au contraire d’apprendre à l’intégrer et àévoluer avec toutes ses contradictions.
Je voulais plutôt partir d’un petit fragment du passé, pour embrasser une sorte d’universalité. L’exil, l’émigration, une réalité vécue par de nombreuses personnes, en Suisse comme ailleurs. Dans ce sens, il ne s’agit pas d’un spectacle passéiste car il est éminemment rattaché aux problèmes actuels liés à l’émigration : le déracinement, l’exclusion, la multiculturalité, la langue.

Michèle Millner
© A. Rebetez

Votre mise en scène met le spectateur quasiment en position d’émigré !
Mon intention est de créer un spectacle qui pose des questions, qui ouvre des petites brèches dans nos mémoires et provoque des sensations diverses.
Bien sûr le choix d’une représentation bilingue n’est pas anodin. Il y a un dépaysement qui s’effectue à travers le fait d’être immergé dans une autre langue. Le but n’étant pas celui d’exclure le spectateur, mais au contraire de l’accompagner (à travers la musique) et de lui transmettre le sentiment complexe de double appartenance culturelle.

Y a-t-il des parallèles entre le temps de votre enfance et l’époque actuelle ?
Ce que j’ai vécu lors de mon enfance au Chili, cette effervescence et cette attente impatiente de changements, chacun peut l’imaginer, particulièrement à une époque d’instabilité économique, sociale et politique comme celle d’aujourd’hui.
Dans un monde qui se déshumanise, il devient de plus en plus difficile de transmettre sa propre histoire et d’écouter celle des autres.

La surprise est dans le partage final qui clôt la pièce et ouvre les échanges...
L’idée de base de Albahaca est la cuisine comme expression symbolique de rencontre, partage, discussion, communion. Au Chili, comme dans diverses autres réalités culturelles, les réunions familiales, sociales, amicales ou politiques se font autour d’un plat.
J’avais envie de transposer ce moment crucial dans cette création. J’ai donc imaginé de convier, à la fin de la représentation, les spectateurs à partager le repas afin d’échanger les impressions, les goûts ou encore les recettes. Le plateau devient alors un lieu de dialogue.
Car pour moi, le théâtre se fait avec les autres, il ne s’achève pas à la tombée du rideau, il se prolonge, il s’infiltre en quelque sorte dans les interstices de la vie.

La musique dans cette évocation joue un rôle-clé.
Suite à notamment l’adaptation de Las Décimas de Violeta Parra, j’ai décidé de poursuivre cette recherche avec mes compagnons de longue date, Yves Cerf, Sylvain Fournier et Paco Chambi, qui cette fois-ci ont composé la musique du spectacle.
Parfois la musique prend le relai des mots et fait office de médium dans la transposition de nos sentiments et des émotions. Rage ou désespoir, amour et mélancolie, horreur ou beauté : pour chacun une note différente.
À la mort de Salvador Allende et après l’instauration de la dictature, on ne pouvait plus parler, les sons ont alors remplacé les mots.
La musique non seulement véhicule des idées, mais elle permet également une communion.
Elle joue le même rôle que la maïzena dans la cuisine, elle lie les histoires entre elles.

Propos recueillis par Catherine Graf

« Albahaca », Théâtre musical, du 10 au 31 décembre 2010, Théâtre Le Poche Genève