Opéra national de Paris
Paris : “Le Nozze di Figaro“

L’Opéra Bastille offrait une reprise des Noces de Figaro dans la mise en scène de Giorgio Strehler. Discutable ?

Article mis en ligne le 23 novembre 2010

par David VERDIER

La nostalgie n’a pas de prix, sauf peut-être quand elle nous rend trop sensible et prisonnier de nos penchants. Les Noces de Figaro est un des opéras les plus complexes sur le plan de la multiplicité des lectures qu’on peut en faire. Pour l’éternité, Giorgio Strehler a fixé sur les pellicules photo et dans la mémoire de ceux qui l’ont découverte en 1973, une mise en scène parmi les plus fascinantes que l’on connaisse à ce jour. L’erreur, car il y en a une, c’est précisément d’avoir cherché à recréer en 2010 la magie disparue d’un spectacle désormais rangé au rayon des souvenirs.

Réminiscences
La justesse d’une mise en scène n’est rien sans l’unité entre tous les éléments qui la composent. On peut dire sans mentir que la beauté obsédante des décors produit une émotion qui nous submerge du lever de rideau aux applaudissements… Ces espaces ont une fonction sur le drame qui s’y joue ; jamais bavards ou trop conceptuels, ils sont au contraire à la fois très picturaux et fantomatiques, tantôt baignés d’une douce lumière ambrée, tantôt sombres et inquiétants.

« Le Nozze di Figaro »
© Fred Toulet / Opera national de Paris

Le jeu des personnages se déploie très naturellement dans ces espaces – avec pour seul regret ces méchants paravents latéraux censés adapter les dimensions réduites des décors aux dimensions de l’opéra Bastille. Il est dommage que la publicité faite autour de ce spectacle fasse oublier que le qualificatif Strehler tienne principalement à la reconstruction de ces décors… d’Ezio Frigerio. Or, la marque de fabrique du metteur en scène ne donne pas seulement dans le somptueux ou l’historique des décors, mais au miracle d’un spectacle avant tout vivant. La meilleure preuve en est l’important corpus documentaire réuni dans le programme de concert ; on y perçoit l’extraordinaire atmosphère de travail qui a présidé à cette mise en scène. L’erreur de perspective (que l’on perçoit d’ailleurs à proprement parler à l’acte III), c’est d’avoir reconstitué à l’identique des décors détruits sur demande de l’ancien directeur. La reconstitution n’est pas une renaissance et il faut bien accepter que l’art de Strehler se réduit désormais à l’état de gestes, comme le fantôme sublime d’un temps disparu.
Le sort a voulu que la première représentation (à laquelle nous n’avons pas assisté) se soit déroulée lors d’une grève des machinistes – ce qui a privé le public ce soir-là des fameux décors de Frigerio. La curiosité est forte de savoir comment a pu être perçu la mise en scène sur un fond monochrome. S’il y a une certitude à avoir, elle est plutôt à chercher du côté de la fosse que de la scène… Philippe Jordan confirme certains des éloges que nous avons pu exprimer à son égard, notamment celui de rechercher une transparence bien vivifiante dans ces pages que l’on croit trop bien connaître. Ceux qui recherchent une direction plus coloriste et improvisée en seront pour leurs frais. L’orchestre sonne avec discipline à défaut de nous surprendre par un sens dramatique appuyé. L’ouvrage a des longueurs qui transparaissent clairement quand la direction est abordée sous cet angle-là. La conséquence sur la mise en scène est également très sensible ; la trame narrative ressemble davantage à une lecture à fleur de texte qu’à un pur moment de théâtre.

« Le Nozze di Figaro » avec Karine Deshayes (Chérubin) et Ekaterina Syurina (Suzanne)
© Fred Toulet / Opera national de Paris

Côté plateau, sans pouvoir parler de fête vocale, on distinguera aisément la prestation de Barbara Frittoli, vraie pâte vocale italienne comme on entend désormais trop peu dans Mozart, avec toutefois une certaine tendance à bouger beaucoup dans le legato (Porgi amor…). Ekaterina Siurina campe une Susanna convaincante mais très légère dans la finition des phrases. Luca Pisaroni réalise une belle prestation en Figaro, tant sur plan vocal que sur le plan scénique – nous regrettons par avance son remplacement par Erwin Schrott lors de la reprise de l’ouvrage en… mai prochain. Le Cherubino de Karine Deshayes a du mal à maîtriser sa fougue avec la carrure rythmique que lui offre le chef lors de son premier air, la suite est d’une meilleure eau et le succès au rendez-vous. Ludovic Tézier a sans doute le défaut de son agenda, qui lui fait confondre Almaviva avec Onéguine ; seules vraies déceptions, Robert Lloyd en Bartolo et Ann Murray en Marcellina, tous deux désormais en dehors du champ technique et expressif d’une œuvre comme les Noces.
En définitive, des regrets… mais l’envie irrésistible de proposer à ceux qui ne l’auraient pas encore vécu, le plaisir contagieux de cet écho désormais ancré dans l’histoire de l’opéra.

David Verdier

LE NOZZE DI FIGARO (1786) – W.A. MOZART
Ludovic Tézier / Dalibor Jenis (A) / Christopher Maltman (B) Il Conte di Almaviva - Barbara Frittoli (A) / Dorothea Röschmann (B) La Contessa di Almaviva - Ekaterina Siurina (A) / Julia Kleiter (B) Susanna - Luca Pisaroni (A) / Erwin Schrott (B) Figaro - Karine Deshayes (A) / Isabel Leonard (B) Cherubino - Ann Murray Marcellina - Robert Lloyd (A) / Maurizio Muraro (B) Bartolo - Robin Leggate Don Basilio - Antoine Normand Don Curzio - Maria Virginia Savastano (A)/ Zoe Nicolaidou (B) Barbarina -Christian Tréguier Antonio.
Orchestre et Chœur de l’Opéra national de Paris.
(A) Octobre ⁄ Novembre 2010(B) MAI⁄JUIN 2011. 
PRODUCTION DU TEATRO ALLA SCALA, MILAN