En marge du film « la Vénus noire »
Entretien : Yahima Torres

Entretien avec une actrice révélée par son éblouissante interprétation.

Article mis en ligne le février 2011
dernière modification le 27 août 2011

par Firouz Elisabeth PILLET

Révélation pour sa prestation hors du commun dans « la Vénus noire », l’actrice cubaine Yahima Torres a accepté un rôle particulièrement éprouvant. Le réalisateur avait rencontré la jeune femme en 2005. Il mûrissait le projet de la Vénus depuis plus de dix ans mais n’avait pas encore trouvé la comédienne pouvant incarner ce
personnage de l’histoire coloniale. De passage à Genève, Yahima Torres se prête avec enthousiasme au jeu des questions.

Comment êtes-vous arrivée sur le projet d’Abdelatif Kechiche ?
Je connaissais peu de choses à propos de Sarah – la femme que j’incarne à l’écran - jusqu’à ce qu’Abdel m’en parle. On s’était rencontré par hasard à Belleville en 2005, alors qu’il préparait La graine et le mulet, et on s’est retrouvé trois ans plus tard, lorsqu’il était en plein casting de La Vénus noire (2010). Dès que j’ai su qu’Abdel souhaitait me propose ce rôle, j’ai commencé à me documenter sur Sartjie et me suis mise à collecter toutes les informations que je pouvais trouver sur Internet. Cette femme a beaucoup de souffert, elle se sentait seule, même lorsqu’elle était “protégée“ par Caezar ou lorsqu’on la voit entourée de prostituées “amies“ dans le bordel. La vision d’Abdel offre une multiplicité des facettes de Sarah, ce qui laisse un libre choix d’opinion aux spectateurs. Saartjie souhaitait intensément être artiste à une époque où les gens n’étaient pas capables de voir au-delà des apparences. Sarah est restée pour eux une curiosité, quelqu’un de “différent“ physiquement et culturellement. En tant que cubaine, j’ai vécu, moins fortement, ce sentiment de différence et de marginalisation lorsque je suis arrivée en France. Je vis depuis sept ans à Paris mais l’accueil n’a pas été si aisé ; c’est grâce à mon tempérament latino très ouvert et enthousiaste que j’ai réussi à rester indifférente aux réflexions racistes et au mépris. De ce point de vue, je me sentais proche de mon personnage. Saartjie avait un rêve : venir en Europe pour s’accomplir en tant qu’artiste. En Afrique du Sud, elle travaillait pour Caezar, en échange d’un minimum de salaire : l’esclavage était aboli, en théorie parce qu’elle et sa famille ont toujours travaillé pour les colons. Elle a aussi été la complice de Caezar, certainement parce qu’il était sa seule protection dans un continent inconnu.

Yamina Torres dans « La Vénus noire »

Comment avez-vous appréhendé un rôle si éprouvant ?
J’ai été très surprise du respect et du soutien que m’ont manifesté les techniciens et les comédiens. Saartjie s’est construite petit à petit aux côtés de Caezar. Les journalistes insistent beaucoup sur la difficulté physique de ce rôle mais l’aspect le plus éprouvant pour moi a été physique. Incarner Saartjie est un rôle lourd en émotions fortes ; pour traduire son acharnement, j’ai dû apprendre les rudiments de l’afrikaans, sa manière très personnelle de danser, de jouer d’un instrument, de chanter. Il fallait que je sois à la hauteur de ses multiples talents. Il était primordial de maîtriser ces divers aspects de sa personnalité et faire comprendre qu’elle se sentait artiste et non esclave.
Je comprends aussi sa solitude liée au déracinement. J’ai vécu à Cuba avant de venir m’installer en France : il y avait cet étrange mélange de découverte, d’apprentissage mais aussi une nostalgie. Tout étranger a besoin de rester connecté à ses racines par des rencontres, une musique, des souvenirs concrets : j’ai cette chance, Saartjie ne l’a jamais vraiment eue, d’où sa fin tragique à Paris alors qu’elle rêvait d’un retour en Afrique du Sud.

Quelle est votre formation à Cuba ? Vous a-t-elle permis d’aborder plus aisément ce rôle ?
Comme tout Cubain, j’ai pris des cours de chant, de théâtre, d’improvisation, des modes d’expression qui font partie du cursus commun dans l’enseignement secondaire. J’avais fait partie d’un spectacle dans le cadre de mes études, mais sans plus. Pour le rôle de Saartjie, j’ai pris des cours de danse africaine même si j’avais acquis de bonnes bases à Cuba ! C’est une danse très “ancrée“, tribale, une sorte de transe, comme une énergie qui vient de la terre... Même pendant le tournage, j’ai continué à m’entraîner pour être en phase avec l’énergie déployée par Saartjie. J’avais un coach sportif, je faisais des exercices pour la respiration. Pour résister et la faire exister.

« La Vénus noire » d’Abdelatif Kechiche

Kechiche reste neutre dans sa façon de filmer, pourtant on éprouve de l’empathie pour Saartjie et de la haine pour Caezar et Réaux ?
Caezar est responsable de la tournure prise par les spectacles londoniens : il a compris qu’en lui faisant jouer la “Vénus Hottentote“ il gagnerait plus d’argent qu’en mettant en scène les dons de Sarah. Il l’a manipulée par ambition et en franchissant des limites qui montrent qu’il pouvait n’avoir que peu de respect envers Sarah. Cependant, il prenait soin d’elle à sa manière, l’habillant comme une dame, lui trouvant deux domestiques. Ils étaient aussi partenaires. Quand il l’abandonne, l’alcool dans lequel elle s’était réfugiée depuis des années devient son unique compagnon. Réaux n’a rien en commun avec Caezar hormis le fait qu’il a également promis la lune à Sarah. A mes yeux, il est pire ; il lui avait promis le succès mais n’avait aucun sentiment envers elle : c’était un homme de cirque qui voulait juste faire fortune et qui est allé jusqu’à la prostituer, avec Jeanne, sa propre compagne, dans les salons libertins puis dans les maisons closes.

Le film de Kechiche rappelle un chapitre oublié de ce destin tragique dans les manuels d’histoire : Georges Cuvier, au nom de la science, transgresse le plus violemment l’intégrité de Sarah en la livrant aux naturalistes du Musée national l’Historie naturelle, des scènes très violentes psychologiquement…

Cuvier, chirurgien et zoologue, et son comité ont choisi d’oublier l’être humain qu’était Sarah pour la réduire à un animal, un objet. Cuvier a catalogué Sarah sur ses particularités physiques, parce que cela servait ses ambitions. Elle l’a parfaitement compris et a fait la différence entre ses spectacles, où elle montrait ses formes particulières, et ces journées passées avec les scientifiques. Elle leur a refusé l’examen de son sexe parce qu’il s’agissait d’une violence faite à son corps. En jouant ces scènes, j’ai ressenti dans ma propre chair la violence des actes faits à Saartjie.
Seul Jean-Baptiste Berré la considère dans son intégrité et la respecte. Il la dessine, lui rend son humanité, comme s’il la remerciait d’être ce qu’elle est, intérieurement. C’est une scène très émouvante.



Quels projets nourrissez-vous ?
Je souhaite poursuivre dans le cinéma en France ou en Europe mais je conçois que ce premier rôle connote ma personne et que certains réalisateurs soient réticents à me contacter. C’est un rôle puissant qu’il est difficile d’abandonner une fois le film achevé…

Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet