Opernhaus Zurich
Zurich : Sur les chemins écartés du répertoire

Vu et entendu : Le Comte Ory - I Masnardieri - Die schweigsame Frau

Article mis en ligne le mars 2011
dernière modification le 28 août 2011

par Eric POUSAZ

L’Opéra zurichois s’offre le luxe d’une ‘première’ mondiale de Rossini en affichant cet attachant opéra comique rossinien dans une version entièrement révisée par les spécialistes rossiniens et jouée sur instruments anciens.

Rossini : Le Comte Ory
Certains numéros, jugés trop difficiles à mettre au point lors de la première mise en répétition, ont été en effet modifiés avant même d’affronter les feux de la rampe lors de la création parisienne en 1828 ; ils sont rétablis ici pour la première fois dans leur forme originelle, ce qui nous vaut notamment des concertati dans les finals d’une inhabituelle complexité d’écriture. Le chef chinois Muhai Tang, qui préside aussi aux destinées de l’Orchestre de chambre zurichois, aborde la partition avec une vivacité dans la battue et une chaleur dans les dosages sonores qui redonnent couleurs et mordant à cette délicieuse comédie toute marquée au sceau de l’esprit gaulois. Les situations les plus cocasses, que n’aurait pas dédaignées un Offenbach cinquante ans plus tard, sont traitées par ce chef subtil comme des vignettes aux contrastes affirmés mettant admirablement en valeur le double-sens de leurs quiproquos. Les instruments pépient avec verdeur, assènent leurs crescendos sans retenue et entonnent quelques hymnes martiaux dans une bonne humeur qui n’entache pas le fini orchestral de chaque détail qui est ici lustré à l’extrême. Servi avec une telle dégaine, le compositeur italien retrouve une jeunesse qui fait penser que ses ouvrages ne sont pas près de tomber dans l’oubli à notre époque de zapping systématique…

« Le Comte Ory » avec Javier Camarena, Cecilia Bartoli
© Jef Rabillon

La distribution est dominée par Cecilia Bartoli en comtesse Adèle et Javier Camarena dans le rôle-titre. Elle nous sert avec sa décontraction habituelle une alignée de fioritures d’une invraisemblable difficulté technique tout en souriant, comme pour s’excuser d’avoir autant de facilité à exécuter ce qui donnerait des sueurs froides à d’autres cantatrices aguerries. Pourtant, il devient patent que la cantatrice éprouve malgré tout quelques difficultés actuellement à lisser son chant, et ses chaînes de notes virtuoses perdent parfois de leur éclat, comme si le timbre peinait à déployer sa séduction dans des passages où le goût de la prouesse technique l’emporte sur l’élégance du phrasé ou du legato. Le ténor n’a pas ce type de difficultés : Javier Camarena ne craint pas les aigus qu’il claironne d’une voix ferme et brillante et n’a jamais besoin de recourir à la technique du fausset pour féminiser son chant lorsqu’il prend les habits d’une nonne : au contraire, dans de tels passages, c’est une voix de ténor de la meilleure eau qu’il nous permet de déguster avec d’autant plus de délectation que son sens du bel canto ne tolère aucune entorse aux règles les plus strictes de ce style de chant.
Rebeca Olvera possède une voix presque trop féminine pour rendre joyeusement crédibles les scènes de chassés-croisés sexuels auxquelles elle participe mais le timbre aussi bien que la technique sont de toute première venue. Liliana Nikiteanu, une Ragonde irrésistible de drôlerie, et Carlos Chausson, un Gouverneur à la volubilité impayable, se hissent sans peine au niveau des partenaires principaux, ce qu’on ne saurait dire d’Oliver Widmer dont le Raimbaud paraît bien trop scolaire dans ce contexte débridé. Le chœur, par contre, est grandiose par le chant comme par le jeu : il faut avoir vu ces dames totalement sous le charme du séduisant fornicateur aller rechercher telle pièce de sous-vêtement oubliée dans sa roulotte pour comprendre que, bien dirigé, un ensemble de choristes motivés n’a rien à envier à de bons acteurs de théâtre.
Moshe Leiser et Patrice Caurier signent une mise en scène délurée, agitée, trop riche en gags trahissant un penchant marqué pour l’humour potache, On ne compte plus les mains qui s’égarent sur les parties charnues de ces dames ou les muscles d’amour de ces messieurs, les parties de jambe en l’air et les jeux de scène tournées vers la grivoiserie la plus effrontée. Cela permet certes aux responsables scéniques du spectacle de mettre les rieurs de leur côté, mais la finesse d’un livret - où l’humour est d’autant plus fin que ses pointes sont soigneusement camouflées - souffre d’un traitement aussi cavalier. On finit par s’ennuyer ferme à voir se répéter des galéjades tellement prévisibles qu’elles finissent par susciter un rire … nerveux. (Représentation du 27 janvier)

Verdi : I masnardieri
Verdi n’a pas écrit que des chefs-d’œuvre. Cet ouvrage écrit presque parallèlement à Macbeth d’après le scénario spectaculaire des Brigands de Friedrich Schiller, est même franchement mauvais tant le fil narratif en est lâche et la composition des divers numéros chaotique. Ainsi, à un chœur d’une banalité d’écriture éprouvante qui ferait déjà pâle figure dans un ouvrage de jeunesse succède au 3e acte la scène d’une densité musicale exceptionnelle qui dépeint le suicide de Francesco, le frère indigne du héros : tout à coup, la musique nous transporte dans un univers sonore évoquant les grands moments de Don Carlos ou Aida
Zurich semble vouloir inscrire à son répertoire la majorité des titres du compositeur italien pour préparer les célébrations de 2013 où l’on fêtera le deux-centième anniversaire de la naissance de Verdi : avant la fin de la saison, Falstaff et Un bal masqué auront en effet eux aussi les honneurs d’une nouvelle production alors que l’an passé, le faible Corsaire était donné en première suisse sur ces mêmes planches… Pour revenir aux Brigands, il reste toutefois légitime de se poser la question de l’intérêt d’une telle entreprise dans un théâtre où de gros trous subsistent dans le répertoire slave ou, plus généralement, dans le vaste réservoir de la production lyrique internationale de la première moitié du XXe siècle, presque systématiquement délaissée. Un concert eût suffi à démontrer que cet ouvrage n’est certes pas totalement dénué d’intérêt musical, mais que son aptitude à convaincre le public du XXIe siècle reste bien pâle.

« I Masnadieri » avec Isabel Rey, Carlo Colombara, Thomas Hampson, Benjamin Bernheim
© Bernd Uhlig

La production de Guy Joosten est agréablement avare d’effets inutiles : le décor unique de Johannes Leiacker se limite à quelques modestes praticables entourés d’une vague architecture princière entre les piliers de laquelle sont tendues de grandes toiles blanches où sont peints les arbres d’une forêt. Les costumes un brin déjantés, signés du même réalisateur, et une gestique qui se veut à la fois efficace et signifiante, contribuent à réintroduire un brin de logique dans cette action nébuleuse à souhait sans parvenir toutefois à sauver de la banalité une scène finale qui voit le héros entonner un hymne à l’amour en compagnie de sa belle qu’il tue brutalement juste après le dernier contre-ut…
La distribution est royale : Carlo Colombara prête sa voix sombre et sonore à un père tiraillé entre ses deux fils indignes : le héros positif a la grâce et l’aigu triomphant du bouillant ténor Fabio Sartori alors que le méchant est incarné avec une grandiose subtilité par un Thomas Hampson au meilleur de sa forme. Comme de coutume, la soprano est tiraillée entre ces deux hommes farouchement opposés l’un à l’autre : Isabel Rey se montre à la hauteur de la situation et nous gratifie d’un chant onctueux et puissant à la fois, passionné mais remarquablement maîtrisé dans les ensembles qu’elle surmonte avec une aisance surprenante. Tous les rôles secondaires sont magnifiques ; on notera notamment le succès mérité du jeune Benjamin Bernheim formé au Conservatoire de Lausanne dans le rôle exposé du serviteur Arminio et l’impressionnante basse de Pavel Daniluk qui dote le Pasteur Moser d’une présence scénique explosive. Dirigé avec précision et dynamisme par Adam Fischer, l’Orchestre de l’Opéra se mesure avec succès aux meilleures phalanges italiennes dans un tel répertoire et gratifie le public de quelques soli instrumentaux de la meilleure veine… (Représentation du 2 janvier)

Strauss : Die schweigsame Frau
Cette comédie relativement peu connue de Richard Strauss bénéficie d’une réalisation enthousiasmante qui a déjà été vue sur cette même scène en 2001. La reprise actuelle a permis au public de découvrir les inépuisables ressources vocales de Kurt Rydl qui remplit le rôle principal du vieux barbon aigri et bougon avec une stupéfiante fraîcheur sonore : la puissance de la voix est percutante mais impressionne encore moins que la diction impeccable de cet artiste qui traite le texte comme un acteur chevronné de façon à en rendre les pointes humoristiques directement compréhensibles malgré l’orchestration luxuriante de la partition. Le rôle-titre a été confié à Ofelia Sala, titulaire de cet emploi sur la scène de l’Opéra de Dresde : si la technique de cette artiste éblouit sans restriction, le chant déçoit car l’aigu est souvent acide et entaché d’une vibration gênante qui en rend les contours mal définis. Le ténor radieux de Peter Sonn se joue des difficultés du rôle du jeune amoureux que son oncle menace de déshériter et compense par un art consommé de la nuance les caprices d’une voix annoncée défaillante en début de représentation.

« Die schweigsame Frau » avec Kurt Rydl, Christiane Hossfeld
© Suzanne Schwiertz

Le Barbier au timbre sec et privé de résonances d’Oliver Widmer est par ailleurs la seule réserve à faire dans une distribution composée avec un soin extrême qui permet à chaque chanteur de se présenter sous sa meilleure forme, notamment les inénarrables Christinae Hossfeld et Irène Friedli dans leurs portraits de femmes entêtées et suffisantes. La direction de Peter Schneider paraît trop lente au premier abord mais finit par séduire tant est efficace le soin mis à faire un sort à chaque trouvaille instrumentale, - et celles-ci fourmillent dans cette partition miraculeuse où le compositeur ne se prive pas de se plagier lui-même ou de citer quelques-uns des plus grands noms de la musique qui l’ont précédé. Ainsi l’apparition des caverneuses incantations du Fafner de Siegfried au milieu de cette comédie turbulente n’est-elle pas un des moindres atouts de ce patchwork musical irrespectueux en diable. Nul doute que ce titre mériterait d’être mis plus souvent à l’affiche car il donne une image bien différente de l’art du compositeur bavarois.
La mise en scène de Jonathan Miller trouve le juste milieu entre la modernisation et le respect des conventions : dans l’intérieur clair et coquet dessiné par Peter J.Davison, le réalisateur britannique manie avec dextérité cette troupe de comédiens facétieux qui dupent un vieux barbon dont la sagesse n’est finalement pas sans rappeler celle d’un Falstaff. (Représentation du 2 janvier)

Eric Pousaz