Théâtre de Bâle
Bâle : “La Dame de Pique“

Une représentation en demi-teintes...

Article mis en ligne le mars 2011
dernière modification le 28 août 2011

par Eric POUSAZ

Le théâtre de Bâle offre actuellement au public une mise en scène du chef-d’œuvre de Tchaïkovsky qui illustre parfaitement ce que les Américains appellent avec mépris le style eurotrash.

La partition est amputée d’une bonne demi-heure de musique et les indications du livret sont systématiquement laissées de côté pour permettre à la mise en scène d’offrir une plongée dans la psyché des personnages, ou plutôt celle de son concepteur. David Hermann s’intéresse en effet d’abord au phénomène de la dépendance obsessionnelle, amoureuse pour l’héroïne, ludique pour le héros.

Délires visuels
Incapables de s’entendre, ces deux êtres mal dans leur peau sont pourtant inséparables jusqu’au final sanglant où Herrmann tue son rival et sa bien-aimée sur la table de jeu avant de s’asséner un coup fatal. Les délires visuels s’accumulent tout au long de la soirée ; le sommet est atteint dans la scène de la mort de la Comtesse qui est ici représentée comme une partouze à trois avec la vieille folle caressant voluptueusement la poitrine nue de l’amant de sa petite-fille qui, elle, regarde tout cela de ses yeux avides avant de sortir soudain de la chambre pour revenir juste à temps lorsque la partition exige d’elle qu’elle découvre le cadavre de sa grand-mère en poussant un hurlement de douleur. Du coup, toute la fin perd sa consistance psychologique en dépit des tortillements d’une mise en scène qui veut se donner des airs de narration logique.

« La Dame de Pique » avec Maxim Askenov et Svetlana Ignatovich
© Hans Jörg Michel

Heureusement, la musique est, elle, magnifiquement servie. Certes, on eût pu souhaiter direction orchestrale moins molle que celle de Gabriel Feltz, mais son approche précautionneuse des méandres de la partition permet à l’auditeur de déguster à loisir tous les raffinements d’une orchestration grandiose. Le ténor plutôt léger de Maxim Askenov fait craindre l’épuisement précoce du chanteur dans ce rôle dont on sait qu’il est l’un des plus difficiles du répertoire russe, mais ce timbre souple et fluide se coule sans effort apparent dans le profil musical accidenté du rôle et offre du personnage un portrait musical d’une splendide cohérence. La soprano Svetlana Ignatovich est une Lisa au chant plutôt agressif avec un aigu qui se durcit excessivement lors des moments de tension ; mais la finesse de la caractérisation et l’intelligence du dosage sonore donnent à son interprétation cette qualité d’assurance qui subjugue dès les premières notes. Hanna Schwarz, une Comtesse inhabituellement jeune au timbre mordoré et puissant, Eugene Chan, un Prince Jeletzki à la basse robuste mais jamais grasseyante, et Eung Kwang Lee, un Comte Tomsky magnifique d’autorité vocale, complètent une distribution qui ferait honneur à un théâtre de premier plan.

Les chœurs, par contre, paraissent peu à leur affaire – il faut dire que la mise en scène les traite de façon particulièrement cavalière ! - et semblent nécessiter un rajeunissement radical pour éviter ces dissonances involontaires liées à la présence criarde quelques voix bien fatiguées. Le décor élégant mais surprenant de Christof Hetzer ajoute une touche bienvenue de surréalisme à un spectacle où la gestique des chanteurs reste bien trop conventionnelle et où les enjeux dramatiques paraissent tellement différents de ceux du livret qu’ils finissent par plonger l’auditoire dans une indifférence soporifique entrecoupée d’interminables accès de toux. (Représentation du 28 janvier)

Eric Pousaz