Le Poche Genève
Genève : “Les Combats d’une reine“

Judith Magre joue Grisélidis au Poche.

Article mis en ligne le mars 2011
dernière modification le 27 octobre 2011

par Julien LAMBERT

Dans Les Combats d’une reine, Françoise Courvoisier fait s’entrecroiser trois facettes différentes de Grisélidis Réal, à trois âges charnière d’une vie mouvementée. Aux côtés de la jeune amoureuse révoltée et de la scrupuleuse professionnelle des pavés genevois, Judith Magre donne sa voix rocailleuse aux derniers coups de gueule sentimentaux de la militante. Rencontre sur une terrasse avignonaise, à la création du spectacle l’été dernier.

Judith Magre, voilà cinquante ans que vous jouez en Avignon... qu’est-ce que ce lieu représente pour vous aujourd’hui ?
Jouer pendant 10 ans dans la Cour d’honneur avec le TNP, ç’a été le plus grand bonheur de ma vie de théâtre, aussi parce que j’étais jeune et que c’était si nouveau pour moi. Mais un théâtre, que ce soit en Avignon ou à Paris, c’est toujours pareil. La Cour d’honneur n’a rien de plus intimidant que les Théâtres de Chaillot ou de la Colline où j’ai aussi joué, et qui ont tout autant de places. L’ambiance est restée la même, si ce n’est qu’il n’y avait que quelques cloîtres à l’époque, alors qu’aujourd’hui c’est une foire insensée... Le théâtre était moins industrialisé que maintenant... Mais que je sois actrice ici ou ailleurs : je m’en fiche ; je me réjouis de venir jouer Grisélidis à Genève pendant un mois, je m’y sens très bien.

Sur scène, vos sensations de comédiennes ont dû changer avec le temps...
Non : j’ai toujours le trac, ce que je trouve absolument épouvantable, parce qu’on ne joue bien que lorsqu’on en est débarrassé. Les gens qui trouvent que sans le trac on n’a pas de talent disent des conneries, le trac enlève l’énergie et le talent. Je dois à chaque fois me pousser pour aller au théâtre, je ne suis bien qu’une fois sur scène. Sinon, il n’y a que l’apprentissage du texte que je trouve insupportable, je suis très paresseuse. Mais le travail des répétitions n’a rien d’une souffrance, c’est de l’amusement.

Judith Magre

Est-ce que les rôles continuent de vous habiter ?
Pas du tout : j’oublie tout, un mois après je serais incapable d’en dire une phrase. Ça passe, comme dans la vie. Je ne sais pas ce que ça veut dire, « rentrer dans un rôle ». Que je sois ici en train de parler avec vous ou sur la scène, c’est absolument la même chose pour moi. Bien sûr, les mots ne sont pas innocents. On ne respire pas pareil quand on dit du Claudel ou du Thomas Bernhard : le son des mots se répercute en vous, et le sens avec lui, influençant les gestes comme les battements de cœur.

Le rôle qui vous a le plus marqué...
Tous et aucun.

Mais il doit y en avoir un attaché à des souvenirs plus forts ?
Non.

Dans lequel vous étiez plus à l’aise...
Non. J’en ai joué tellement, je ne sais même plus les titres, ça fait partie d’un passé que j’ai complètement oublié.

Cela viendrait-il aussi d’un besoin de tourner la page ?
Les mauvais souvenirs, on n’a pas à s’en souvenir, les bons ne sont plus bons, puisqu’on ne les a plus, donc j’essaye de vivre uniquement dans le temps présent.

« Les Combats d’une reine »
Photo Augustin Rebetez

Quelles personnes ont le plus influencé votre parcours ?
Tous mes metteurs en scène ; parmi eux Georges Wilson, Claude Régy, Jorge Lavelli, Caroline Lœb, Michel Didym...

Vous ne citez pas Jean-Louis Barrault ?
Ah oui, bien sûr, pour moi c’est le génie absolu, ne serait-ce qu’en tant que personne, le type le plus « extra-ordinaire » que j’aie rencontré, dans le sens qu’il n’y a pas de mots pour le définir : « une bombe d’énergie, d’inventivité »... c’est vain ; je peux juste dire que je l’adorais.

Comment a évolué le métier selon vous ? On dit que les metteurs en scène exigent toujours plus d’initiative de la part des comédiens.
Je ne suis pas une femme de réflexion, et je n’ai jamais travaillé avec des pédants ni des intellos. Les acteurs faisaient tout avant, il n’y avait pratiquement pas de metteur en scène... D’ailleurs en général, la mise en scène pour moi, ça se résume à dire « à droite, à gauche, plus vite, plus lentement, plus fort, moins fort... » C’est quand on a un peu de liberté qu’on invente des choses.

Vous utilisez souvent le verbe « aimer » : le théâtre pour vous se conçoit en termes d’amour ?
Ben oui, c’est quand même la seule chose qui compte dans la vie. Aussi bien dans le privé que professionnellement.

« Les Combats d’une reine »
Photo Augustin Rebetez

Mais l’amour comprend aussi de la frustration, des regrets...
Pas du tout. Je n’ai ni regrets ni désirs personnels, j’attends qu’on veuille m’utiliser. Je n’ai aucune idée a priori sur le rôle : ce n’est pas que je m’en empêche, mais je sais que si un texte me plaît, il suffit de dire les mots, je verrai bien ce qui se passe ensuite.

Jouer Grisélidis...
Je n’en avais jamais entendu parler. C’est Françoise qui m’a décidé. Comme elle a beaucoup de charme, qu’elle est dynamique, chaleureuse et très convaincante, j’ai dit banco avant même de lire le texte. Pour moi, c’est assez facile de jouer une femme qui a le cancer et qui lutte... avec l’énergie qu’elle a eue toute sa vie ! Pareil pour l’amour : c’est vital à tout âge, de tomber amoureux, pas plus pour elle que pour moi. Alors je dis l’amour avec les mots de Grisélidis, comme je le dirais avec ceux de Racine : c’est universel.

Propos recueillis par Julien Lambert

Du 7 au 27 mars, « Les combats d’une reine » de Grisélidis Réal, m.e.s. Françoise Courvoisier. Le Poche-Genève, lun-ven à 20h30, mer-jeu-sam à 19h, dim à 17h, mar relâche (rés. 022/310.37.59 lun-ven 9h30/12h + 14h/18h - Loc. SCM)