Film de mars 2011 : “True Grit“

Le dernier film des frères Coen revisite le western.

Article mis en ligne le 1er mars 2011
dernière modification le 29 novembre 2011

par Firouz Elisabeth PILLET

True Grit


de Ethan et Joel Coen, avec Jeff Bridges, Josh Brolin, Matt Damon, Hailee Steinfeld. Etats-Unis, 2010.

1870, juste après la guerre de Sécession, sur l’ultime frontière de l’Ouest américain : seule au monde, Mattie Ross, quatorze ans, est déterminée à rendre justice à son père, tué de sang-froid par le lâche Tom Chaney. Elle engage Rooster Cogburn, un Marshall alcoolique réputé pour avoir la gâchette facile, et décide de l’accompagner (malgré ses réticences) à la poursuite de Chaney. Ils devront traquer le criminel jusqu’en territoire indien, et le trouver avant LaBoeuf, un Ranger également à sa recherche pour un meurtre commis au Texas.
Le premier western des frères Coen puise son inspiration dans la littérature ; en effet, avant d’être un roman à part entière et d’être adapté deux fois au cinéma, l’histoire intitulée True Grit – qui signifie littéralement « avoir du cran » - avait été publiée en 1968 sous la forme de roman-feuilleton dans le Saturday Evening Post, écrit par Charles Portis. Cet auteur est lié au cinéma puisqu’en 1970, sa nouvelle Norwood avait déjà bénéficié d’une adaptation éponyme par Jack Harley avec Glen Campbell.

« True Grit » des frères Coen

Annoncé comme un remake de 100 dollars pour un shérif (Henry Hattaway, 1969), le dernier opus des frères Coen dément les critiques et s’affirme bien différent de l’original. Au lieu de se contenter de décalquer les plans du modèle, le tandem a opté pour une nouvelle adaptation du roman de Charles Portis, en mettant leur signature, donc leur sensibilité dans les personnages moins manichéens, par conséquent plus humains.
L’univers clos – symboliquement – du western devient ici source d’une réflexion sur le hasard et la fatalité qui conditonnent un destin. L’exercice est familier pour les Coen qui aiment revisiter certaines histoires avec leur clef de lecture ; rappelez-vous : Miller’s Crossing revisitait le film de gangsters et The Barber célébrait les films noirs classiques. Rien à voir, cependant, avec la mise en abîme du néo-western de No Country For Old Men (Coen bros, 2006). Suivant les démarches entamées dans leurs précédents films, les frères Coen retracent l’histoire de différents états de l’Amérique à travers l’espace et le temps : le Minnesota dans Fargo, le Texas dans Blood Simple, New-York dans Le Grand Saut, Los Angeles dans The Big LebowskiBarton Fink et Miller’s Crossing, le Delta dans O’brother.

« True Grit »
© Paramount Pictures

Le décor et l’histoire renouent avec l’essence même du meilleur western et du suspense propre au film de vengeance. Pour atteindre leur objectif, il a fallu restituer la ville de Fort Smith, où se déroule le roman, tout comme le “territoire indien“ traversé par les personnages pendant une bonne partie du film, et ce qui devait devenir en 1907 l’État d’Oklahoma. Précisons, pour la petite histoire, que la région comptait de nombreux U.S. Marshals avant cette date car ce no man’s land représentait une cache idéale pour les criminels. La ville de Fort Smith, montrée au début du film, était donc un entre-deux mondes : celui de la loi et celui des criminels.
Comme à l’accoutumée, les frères Coen se sont entourés de leurs complices habituels : Roger Deakins à la photo, Carter Burwell à la musique, Mary Zophres aux costumes. A l’écran, ils retrouvent douze ans plus tard Jeff Bridges qui avait donner vie à leur Big Lebowski.

« True Grit »
© Paramount Pictures

Ponctué d’un humour efficace, voire corrosif, saupoudré d’ironie et d’absurde, le film des Coen crée un décalage agréablement surprenant entre la vulnérabilité des hommes et la sérénité des paysages, entre la jeune héroïne candide qui réclame justice et qui assume des responsabilités bien trop lourdes pour son âge, et la tendance dépréciative et misogyne des adultes autour d’elle. Le spectacle se révèle extrêmement violent pour une fillette à peine adolescente, mais cette discrépance que crée savamment les frères Coen justifie leur vision du western et de ce périple initiatique qui permettra à Mattie Rose de se construire en l’absence de la figure paternelle. Devant cette succession de surprises, de tensions et de rebondissements, on s’émeut, on s’attendrit, on s’inquiète mais surtout on rit de bon cœur.

Firouz-Elisabeth Pillet