Forum de Meyrin
Meyrin : “Le Vrai Sang“ de Novarina

Après Paris, où a eu lieu la création mondiale, Le Vrai Sang de Valère Novarina fait escale à Meyrin.

Article mis en ligne le mars 2011
dernière modification le 21 mars 2011

par Régine KOPP

Fidèle à ses habitudes, Valère Novarina a non seulement écrit le texte mais en signe aussi la mise en scène et les décors. Spectateurs attachez vos ceintures, car ce voyage de presque trois heures dans l’univers novarinien, en compagnie d’une troupe de comédiens étonnants, dopés à une inventivité du langage, si personnelle à l’auteur, est aussi un des spectacles les plus réussis de l’auteur et les plus drôles qu’on ait vu.

Un tsunami verbal jubilatoire
On découvre que le langage est autre chose chez Novarina qu’un instrument de pensée, d’échange ou de communication sociale. Il le déchire pour créer une syntaxe différente, pousse les mots comme au-delà d’eux-mêmes, comme s’il les rongeait jusqu’à l’os pour les recracher sur scène et en révéler leur polysémie poétique. Dans ce flot tumultueux, fait de néologismes virtuoses, de mixture de culture littéraire et populaire, se débattent une vingtaine de personnages, qui ont perdu toute psychologie , incarnant des allégories et dont les noms parlent pour eux-mêmes : La Femme en terre crue, Le Vivant malgré lui, La Femme en déséquilibre, La Machine à livrer l’Homme, Le Coureur de Hop, Le Bonhomme de Glaise.

L’absurdité des mots
Le Vrai Sang est un texte qui trouve son inspiration dans un Faust forain vu par l’auteur dans les années 50, composé d’une trentaine de scènes, et qui pour certaines d’entre elles sont des morceaux d’anthologie, comme ces hilarantes parodies de journaux télévisées ou de débats politiques où se battent les opignologues et autres sondologues dans le costume des Diafoirus de Molière. Une manière de s’en prendre à notre monde où tout est communication et de pointer du doigt l’absurdité des mots. La scène intitulée Réparer la démocratie est une merveille de joutes langagières : sur le plateau, une colonne de temple grec brisée que le personnage appelé l’homme de base veut recoller, et dont l’intervention est suivie par un ballet de candidats – sortant, permanent, égal, spécial, clamant, défait - se répandant en beaux slogans politiques, que Novarina ne manque pas de détourner avec un humour acide.

« Le Vrai Sang », avec Olivier Martin-Salvan, Valérie Vinci, Agnès Sourdillon, Julie Kpéré, Christian Paccoud, Myrto Procopiou
© Alain Fonteray

« Démocrates et démagogues ensemble réunis en un seul dême : le hidem, mouvement gogocrate. Osez l’espérance ! » proclame le candidat défait auquel le suppléant revenant répond que « L’avenir est déjà dépassé » tandis que l’homme de base s’écrit : « Vive la société de coordinidification ! République solitaire ! » auquel le combatif candidat rétorque : « Mort à l’argent ! Halte aux ploutophobes : vive le fisque ». Et comment ne pas rire, lorsqu’on entend le dialogue suivant entre ces deux personnages que sont la machine carciale et la machine à servir l’opinion. La premier : « La France osera-t-elle menacer ses voisins de se retirer de l’Hexagone ? se demande ce matin dans Pensée- Magazine le philosophe Régis Gallibert ». Réponse du second : « la France est une république langagière, la question sera sans doute résolue ce soir ici même par un panel d’opignologues passant à l’acte  ».

Pour Novarina, « les mots sont une matière vivante, un champ de force, et il y a une séparation, une sexualité dans la parole … Tout se joue dans la bouche de l’acteur où le théâtre naît et périt. A chacun d’attraper au passage, s’il le désire comme il peut, quelques-uns des cailloux que sèment ces êtres en scènes  ».
Des scènes merveilleusement jouées par les comédiens avec un rythme soutenu mais aussi chantées avec talent sur une musique signée Christian Paccoud, ce qui assouplit cette loghorrée existentielle, la rendant moins cérébrale et plus divertissante d’autant plus que le spectacle se tire en longueur et qu’il suffirait de le raccourcir d’une demi-heure, pour que sa force de frappe soit plus puissante.

Régine Kopp

Les 29, 30 mars : « Le vrai sang » de et m.e.s. Valère Novarina. Forum Meyrin à 20h30 (loc. 022/989.34.34)