Théâtre Kleber-Meleau
Lausanne : “Le Gardien“ de Pinter

Philippe Mentha nous parle de sa conception de l’œuvre de Pinter.

Article mis en ligne le mars 2011
dernière modification le 20 mars 2011

par Nancy BRUCHEZ

Du 16 mars au 10 avril, Philippe Mentha met en scène au Théâtre Kleber-Meleau une pièce de l’auteur anglophone Harold Pinter, le Gardien. Pinter fait évoluer ici trois personnages dans un huis clos inquiétant : d’abord le faux placide Aston qui a subi des électrochocs pour le guérir de sa maladie mentale, puis Mick le fébrile qui est facilement influençable et versatile, et finalement, Davies le SDF venu de nulle part qui s’installe peu à peu comme gardien du domicile insalubre dont l’un des deux frères est le propriétaire.

Ce remarquable texte a la vertu de laisser ouvertes les interprétations les plus paradoxales quant aux motivations de ces créatures dramatiques qui se débattent dans un tissu de malentendus plus ou moins feints. L’auteur britannique s’est vraisemblablement inspiré de la pièce En attendant Godot de Beckett pour écrire Le Gardien qui a été l’un de ses premiers grands succès, à la fois critiques et publics, en tant que dramaturge. La complexité de la pièce, la qualité des dialogues, ainsi que la profondeur des thèmes traités ont contribué à faire du Gardien un chef-d’œuvre moderne du théâtre contemporain. Entretien.

Philippe Mentha
Photo Philippe Maeder

Pourquoi le choix de cette pièce ?
J’aime beaucoup cet auteur dont j’avais déjà monté Le Gardien, sans le jouer, il y a 20 ans de cela. Mais on change en 20 ans et quand on relit une pièce, on y trouve d’autres choses. Je suis reparti à la découverte du texte sans savoir ce que j’allais y trouver. Je me suis posé des questions et comme j’avais monté d’autres pièces de Pinter, j’ai eu l’impression d’avoir approché l’auteur, ses différentes facettes. Je suis revenu à cette pièce-là notamment en me disant que j’aurais peut-être la chance de la faire mieux. C’est une pièce à trois personnages, qui a ce manque de femmes, comme dans Godot. Qu’est-ce qui se passe chez ces gens, sans-abris en l’occurrence, coupés de la société dont la solitude s’accommode plus ou moins bien de l’absence des femmes. Il y a des mystères dans cette pièce, comme toujours chez Pinter, une fascination pour les gens qui sont en dehors des normes de la société bourgeoise ou bien pensante ; pour ces êtres qui nous demeurent mystérieux, mais dans lesquels on peut se reconnaître, dans leur côté animal, farouche, secret. Parfois mieux que dans des gens qu’on rencontre dans les salons ou les cafés.

Les sujets traités, comme les relations familiales, la maladie mentale, la distance entre le réel et la fantaisie et la lutte pour le pouvoir vont faire naître des sentiments complexes auprès des spectateurs.
On a beaucoup parlé, à propos de Pinter, de la lutte pour un pouvoir, en l’occurrence il est très partagé et très dérisoire. Il s’agit ici d’un personnage qui vit dans un appartement squatté, en solitaire, qui tire d’une bagarre dans un pub un sans-abri et lui demande de devenir son gardien en échange du gîte qu’il lui offre, parce qu’il craint pour lui-même les contacts avec la société qui ne l’a pas épargné. Ce sans-abri a les même peurs vis-à-vis de cette société et n’a pas envie de devenir gardien. Entre trois personnes échaudées qui se tiennent à l’écart de la société, qui peut devenir le gardien des autres ? Qui a cette envie ? Le feront-ils à tour de rôle ? Arriveront-ils à cohabiter pour s’épauler ou se rendre service ? C’est la grande question.

Parlons alors de jeu de pouvoir psychologique, parfois léger et drôle, parfois terrifiant et angoissant, dans cette pièce qui utilise à la fois des éléments du genre de la comédie et de la tragédie… Comment les comédiens peuvent-il rendre compte de ce climat particulier ?
Pour moi le travail des comédiens se fait par l’écoute. C’est ce qui compte. Ici, il s’agit davantage d’un humour britannique, plus sombre que l’ironie française. On est en face de personnages qu’on a déjà croisés, mais qui nous échappent. C’est pour cela, je crois, que Pinter écrit ses pièces. C’est une manière pour lui d’aller à la rencontre de ces gens que la société étiquette sous le terme trop aimable de « clochard ». Comment s’intéresse-t-on à ces gens plutôt dérangeants et que certaines personnes voudraient soigner ou isoler ? Pinter, par l’écriture a une démarche de sympathie vis-à-vis de ces gens qui sont des êtres humains comme nous, mais qu’on aurait tendance à repousser en écoutant nos egos.

Harold Pinter
© The Nobel
Foundation, photo Ulla Montan

Ce personnage riche et complexe de Davies, que vous interprétez, est un cadeau pour un comédien. Comment l’appréhendez-vous ?
Les personnages s’abordent dans leur ensemble. Ici, il s’agit d’un trio, ou plutôt d’un quatuor amputé d’une femme dont on parle très épisodiquement. J’aime laisser venir un rôle en écoutant et en regardant les autres. Comme me l’a fait remarqué une fois Heinz Bennent : «  Les acteurs ont toujours envie de souligner leur texte dans leur brochure, mais ils feraient mieux de souligner le texte des autres, ils en apprendraient davantage sur leur personnage ! » C’est comme pour une partition musicale. On peut se demander ce qu’on peut faire avec le hautbois dont on est responsable, ou bien commencer par écouter les autres instruments qui sont à côté de soi. Et écouter les variations ! Je ne connais pas d’avance Davies. Je crois qu’il va venir dans ces conditions particulières : cet accueil que lui fait Aston, ce côté déconcertant, un peu inquiétant que peut avoir Mick. Je n’ai pas d’exemple sous la main. Même si j’ai vu des gens qui ont des points communs avec lui, je ne vais pas m’inspirer d’un rom croisé plusieurs fois dans le quartier.

S’inspire-t-on en revanche d’autres comédiens qui ont joué le rôle ? Je pense notamment à Robert Hirsch en 2006 au Théâtre de l’Œuvre à Paris. Ou au contraire cherche-t-on à s’en détacher ?
Je n’ai jamais joué Le Gardien auparavant, c’est Maurice Aufair qui jouait le rôle lorsque j’ai monté cette pièce. Je n’ai jamais vu non plus Le Gardien, ni lors de sa création à Londres, ni l’interprétation de Dufilho ou de Hirsch. Et fort heureusement. En général, si je vois des interprétations qui me convainquent, cela me guérit de la pièce. J’avais vu à Londres un merveilleux Pinter, No man’s land, et je me suis dit alors que c’était une pièce que je n’aurai pas besoin de monter.

Propos recueillis par Nancy Bruchez

Du 16 mars au 10 avril, Le Gardien, Théâtre Kleber-Meleau