La Comédie de Genève
Genève : “Le Mystère du bouquet de roses“

A la Comédie, voyage autour d’une chambre... ou la rencontre de deux solitudes.

Article mis en ligne le mars 2011
dernière modification le 31 mars 2011

par Julien LAMBERT

Créé en français à Montreuil l’an dernier, Le Mystère du bouquet de roses, de l’auteur argentin Manuel Puig emprunte le mélodramatisme du roman-feuilleton pour remonter, avec le suspens d’un polar, les parcours de vie d’une vieille femme suicidaire et de son infirmière, que tout oppose a priori. Rencontre avec Gilberte Tsaï, directrice du Nouveau théâtre de Montreuil et metteuse en scène atypique de cette œuvre hybride.

Comment s’est fait le choix de ce texte de Manuel Puig ?
Je cherchais une pièce pour Christiane Cohendy (qui sera remplacée par Geneviève Mnich à la Comédie) et Sylvie Debrun, avec lesquelles j’avais monté Vassa Geleznova de Gorki. Je souhaitais explorer d’avantage la très belle relation qui s’était instaurée entre elles. Puig est un auteur dont j’ai lu tous les romans et dont j’aime beaucoup l’univers. Je ne savais pas qu’il avait écrit du théâtre, je l’ai découvert par hasard, en cherchant une pièce d’un autre auteur sur internet...

Vous étiez faits pour vous rencontrer, non ? Comme vous-même dans vos mises en scène, Puig a notamment l’habitude de composer ses textes par montages de matériaux divers, il travaille comme vous sur l’oralité, l’aliénation de la parole... D’où provient cette recherche artistique commune ?
Je me demande si cela ne vient pas de nos parcours hors des écoles et des filières traditionnelles. Formés ainsi en autodidactes, on a du mal à exprimer un propos forcément divers à partir d’une seule forme. D’où le besoin de construire une œuvre de manière artisanale, à partir de plusieurs sources. C’est aussi une histoire d’exil : Puig a quitté l’Argentine sous la dictature pour ne jamais revenir ; mon père est Chinois et j’ai toujours vécu à Paris au milieu des exilés chinois. Ce qui est beau, c’est que je choisis des auteurs non pour leurs similitudes avec moi, mais pour leurs pièces ! Ce n’est qu’après avoir monté Gorki que j’ai découvert qu’une telle histoire d’exil était aussi inscrite en lui.

Gilberte Tsaï, directrice du Centre Dramatique National de Montreuil

Que raconte Le Mystère du bouquet de roses de votre point de vue ?
La rencontre de deux solitudes. Une très vieille dame qui vient de perdre son petit-fils décide de se laisser mourir dans le confort d’une clinique de luxe. Son infirmière veut lui faire retrouver le goût de vivre, mais cette thérapie deviendra mutuelle, les deux femmes vivant leur vie dans une même frustration absolue. C’est aussi la rencontre de classes sociales opposées, la patiente provenant de la bourgeoisie, alors que l’infirmière vient d’un milieu plus modeste. Le parcours qu’elles vivent ensemble, lié à la mort qui les attire toutes deux, évite cependant tout idéalisme social. Si une solidarité s’instaure à partir de leur rapport de maître à esclave, c’est par une forme de manipulation : de la patiente par l’infirmière d’abord, afin de la forcer à se soigner ; puis le rapport s’inverse...

Comment s’opère ce passage apparemment improbable de l’hostilité à la complémentarité ?
La pièce pourrait paraître tout à fait banale si elle ne s’ouvrait pas sur les parcours de ces femmes, évoqués dans des moments de fantasme qu’elles vivent ensemble. C’est un huis-clos construit avec le suspens d’une pièce policière, dans laquelle on découvre peu à peu l’essentiel, le monde extérieur ne pénétrant dans la chambre que par le téléphone et les plateaux-repas qu’apporte l’infirmière.

Difficile pour la metteuse en scène de trouver la théâtralité d’un dialogue a priori guetté par un certain statisme, non ?
J’assume entièrement le reproche qui m’a été fait de ne pas rendre cette situation plus folle ou débridée. C’est volontaire. Cela tient sûrement à mon ascendance chinoise, qui me fait toujours préférer la sobriété d’un unique trait de pinceau à la démesure. D’où mon intérêt pour Puig, dont les romans sont aux antipodes de nos clichés sur le baroque latino-américain. La pièce pourrait toujours risquer d’être ennuyeuse ; or il ne faut pas fuir ce risque, mais louvoyer avec. Il est nécessaire d’instaurer un climat, un étirement du temps pour que quelque chose arrive. Le problème est d’abord de faire exister le huis-clos : j’ai donc cherché à donner au spectateur l’illusion d’être un voyeur, par le décor qui l’intègre dans la chambre. Mais la mise en scène repose beaucoup sur les comédiennes. À travers leurs fantasmes, dans lesquelles chacune prend le rôle d’une autre avant de revenir très vite au réel, on en vient à se demander si elles n’incarnent pas les deux visages d’une même femme. De tels virages à 90° constituent un numéro de comédienne extraordinaire.

Propos recueillis par Julien Lambert

Du 19 au 31 mars. Réservations : 022 320 50 01