Paris : Chronique des concerts d’avril 2011

Magnifiques moments musicaux avec Andràs Schiff et Gustav Leonhardt.

Article mis en ligne le avril 2011
dernière modification le 30 octobre 2011

par David VERDIER

Par bonheur, la musique n’est pas une science exacte et l’on peut dire que la densité des émotions éprouvées durant ce mois aura été inversement proportionnelle à sa durée. Un récital pour débuter, un récital pour conclure. Entre le piano d’Andràs Schiff et le clavecin de Gustav Leonhardt, voilà une belle géométrie.

Couleurs d’hiver
Le premier eut le mérite, devenu trop rare, de nous offrir un programme tout Schubert. La rare somptuosité des Moments musicaux contrastait avec les extraits joués quelques jours plus tôt dans ce même Théâtre des Champs-Elysées par le placide Arcadi Volodos, façon robinet de notes. András Schiff donne une lecture à la fois sensible et contrastée de ces pièces trop (mal ?) connues. Tout se joue généralement sur la capacité à ralentir le flux de la phrase sans l’amollir, comme pour pointer tel ou tel détail. Si la basse assure l’assise de la phrase et la carrure rythmique, un soin particulier est réservé au dessin rythmique qui sourd derrière le thème. Schiff accorde un rôle prééminent au silence, préférant éclairer ses phrases de l’intérieur (c’est idéal dans Schubert, un peu moins dans d’autres répertoires). Les Impromptus D 899 baignent dans un bonheur d’interprétation remarquable. Il ne cherche pas à révolutionner la célébrissime partition, mais son abord concentré maintient l’attention de bout en bout. Quelques nuages dans ce ciel si clair ? de bien sévères Klavierstücke D 946 mais les Impromptus D 935 renouèrent bien vite avec l’inspiration de la première partie. La conclusion du cycle ne donne pas dans la bravoure extravertie, juste une danse de soldats de plomb, rythmée en syncopes et sforzandos.

Andràs Schiff

Les apparitions de David Zinman sont rares de ce côté-ci des Alpes et méritent d’être saluées avec le succès qu’elles méritent. Sa collaboration avec l’orchestre national de France n’a pas donné tous les fruits espérés, surtout avec un si beau programme et la présence de Thomas Zehetmair dans l’élégant Rondo en si bémol majeur K.261 et le premier des cinq concerti pour violon (K.207). La baisse de tension dans le jeu du soliste a projeté son ombre sur l’ensemble de l’orchestre, ce que Zinman n’a pas pu rétablir totalement. On rendra hommage à Zehetmair d’avoir osé en bis une pièce d’Heinz Holliger : Souvenirs Tremaesque, arrangement réalisé en 2001 pour alto solo tiré de COncErto ? Certo ! cOn solipEr tutti (... perduti ?...) pour orchestre (2000-2001). Donnée en création française, cette pièce d’un peu plus de trois minutes virevolte autour d’une multitude de modes de jeux très complexes et redoutables d’exécution. Semi-succès en revanche pour le Zarathoustra donné en seconde partie, en partie gâché par plusieurs approximations aux cuivres à des moments stratégiques. Le geste sûr et élégiaque du chef américain aurait certainement gagné en énergie dans un autre contexte.

Rares sont les interprètes des Saisons de Haydn qui arrachent la partition de l’extase panthéiste du livret qui, il faut bien le reconnaître est d’une médiocrité effarante. L’estonien Olari Elts propose une approche du Sturm und Drang qui regarde vers Berlioz ou Weber… loin de la religiosité naïve d’un chant d’actions de grâce mettant en scène les âges de la vie. Si le geste est vif et les relances bien soulignées, il est à noter une relative absence de nuances ainsi qu’une tentation du volume sonore durant toute la première partie. Cette exagération dynamique se concentre principalement sur le chœur et nuit à la cohérence du trio vocal. Il faut dire que le Gächinger Kantorei (fondé par Helmuth Rilling) est une formidable phalange, sans doute plus à même de libérer ses forces telluriques dans un Deutsches Requiem qu’à les contraindre dans le cadre plus modeste de l’oratorio de Haydn.

Camilla Tilling et Werner Güra tirent très bien leur épingle du jeu et se fondent dans cette ambiance pastorale du dialogue de l’homme et la nature sous le regard de Dieu. Roderick Williams est légèrement en retrait, principalement pour des questions d’accent et une tendance à écraser ses phrases et faire du Sarastro. Il est gênant que le baryton ait tendance à faire entendre l’enveloppe syllabique des mots avant les voyelles (pittoresque der schwülen Luft). L’orage est précédé d’un impressionnant passage en pizzicato ; ce silence avant le déchaînement des éléments, Beethoven saura bientôt s’en souvenir en confiant à l’orchestre le rôle ici joué par le chœur. La fugue finale évoque certains passages du Requiem de Mozart. L’ensemble est cependant perturbé par la dynamique du chœur et certaines attaques trop tendues et percutante. La beauté des flatterzunge aux flûtes baroques fait regretter que l’effectif tout entier ne joue pas sur instruments anciens.

Tugan Sokhiev

Trois 7e symphonie de Beethoven en quinze jours… il y aurait beaucoup à dire sur la capacité des directeurs de salles à influencer la programmation des orchestres se produisant à Paris. Laissons de côté Gustavo Dudamel, le temple Pleyel fut pris d’assaut par ses fans, il nous a été impossible d’y accéder… Mariss Jansons et le Concertgebouw d’Amsterdam n’avait rien d’autre à proposer qu’un magnifique son d’orchestre mais dénué de personnalité et d’un charisme très routinier. La présence de Leif Ove Andsnes dans le 24e concerto de Mozart plongea le concert dans l’ennui le plus total. Au jeu du chat et la souris, jamais le chef et le soliste ne parvinrent à trouver un terrain d’entente. Heureusement, Tugan Sokhiev donna le change avec brio. A la tête du Mahler Chamber Orchestra avait choisi d’ouvrir le programme avec une ouverture de Coriolan en parfaite adéquation avec les sonorités naturelles de l’effectif chambriste. L’ensemble est rythmiquement très marqué, sans rien d’excessivement noir ou abyssal à la Furtwängler – juste çà et là une belle ponctuation des basses, un solo de basson qui invite le thème à circuler à la petite harmonie. En définitive, c’est presque trop doux dans la façon qu’ont les cordes de mordre dans le son.

Gustav Leonhardt

Nicolas Angelich officiait ensuite dans le 5e concerto Empereur très extérieur avec des excès de pédale manifeste qui l’obligent à retailler ses fins de phrases pour qu’elles correspondent à l’accompagnement orchestral. Sokhiev, pourtant, n’hésite pas à jouer d’un rubato qui s’attarde, renvoyant dans ses cordes un pianiste décidément très boutonné. Dans la 7e, on a pu admirer la capacité du chef à gérer les fluctuations crescendo-decrescendo et maintenir un équilibre pulsé, mesuré et chambriste avec une économie de gestes impressionnante. Rien de métaphysique, seul le plaisir de faire sonner l’orchestre en suivant les méandres thématiques qui se superposent. La rigueur n’est jamais austère mais un rien métronomique d’approche dans la frénésie du climax terminal.

Refermons cette page avec la venue de Gustav Leonhardt dans le cadre désuet et hors du temps des Bouffes du Nord. Le programme annonçait des extraits de l’Art de la Fugue, nous nous sommes contentés de pièces variées de Bach père et fils – à commencer par un beau prélude de Johann Christoph et surtout deux Polanaises de Wilhelm Friedemann, magnifiques et si rares. Plus connues, la suite française BWV 813 et la suite Lautenwerk furent de magnifiques et inoubliables moments de musique.

David Verdier