La Comédie de Genève
Genève : “Les Grandes Personnes“

Une fois de plus, Marie Ndiaye œuvre sans concession, scrutant le cœur même du réel.

Article mis en ligne le avril 2011
dernière modification le 24 septembre 2011

par Régine KOPP

La nouvelle pièce de Marie NDiaye, créée au théâtre de la Colline, est construite sur les thèmes auxquels l’auteur est attaché et qu’elle creuse avec obstination aussi bien dans son œuvre romanesque que théâtrale.

Elle nous raconte les relations entre parents et enfants, côté ombre et non lumière. C’est derrière la surface de l’histoire, dans les profondeurs souterraines de l’âme des personnages, là où se cache cette part d’indicible, que Marie Ndiaye œuvre sans concession. Elle scrute le cœur même du réel, pour en révéler la profonde étrangeté, l’énigme ou le malaise.

Marie NDiaye
Photo C. Hélie Gallimard

Récit sur le mensonge
C’est aussi cette dimension de mystère et de fantastique dans son écriture qui la rapproche du metteur en scène Christophe Perton et a poussé ce dernier, une fois de plus, après avoir déjà mis en scène Hilda en 2005 et Rien d’humain en 2010, monté avec des acteurs américains à New York, à visualiser sa lecture de la pièce. « Il y est question de parents terribles, insouciants et de vieux enfants qui attendent d’être libérés de leurs rôles, de trahison et de manquement à sa parole, de crime et de mort, d’esprits qui reviennent réclamer justice ou offrir la consolation. C’est un récit sur le mensonge et le manque d’amour », précise-t-il dans le programme.
L’histoire, telle qu’elle est contée dans la pièce de Marie Ndiaye, est simple et pourrait être celle de beaucoup de gens. Deux couples d’amis, Eva (Evelyne Didi) et Ruedi (Roland Depauw) ainsi qu’Isabelle (Christiane Cohendy) et Georges (Jean-Pierre Malo) se connaissent depuis très longtemps. Isabelle et Georges revendiquent leur condition de prolétaires et semblent heureux. Un bonheur dû surtout à la réussite de leur fils, devenu Maître d’école (Vincent Dissez) et ainsi nommé dans la pièce. Un fils qui leur donne beaucoup de satisfaction, car il vient les voir tous les soirs, mais se montre très immature et est rongé par une culpabilité. Des fautes qui alourdissent son âme, mais quand il veut en parler à ses parents, il ne trouve aucune écoute. Car ce maître d’école viole les petits garçons de sa classe, ce qui ne porterait pas à conséquences s’il n’y avait pas la mère d’une des petites victimes, Madame B. (Aïssa Maïga) pour crier sa colère et demander qu’il soit puni. Les choses n’existant qu’une fois qu’elles sont nommées, c’est à partir du moment où la mère de l’élève violé révèle l’ignominie et tente de faire entendre sa voix au cours d’une réunion des parents d’élèves, que le scandale éclate.

« Les Grandes Personnes » de Marie NDiaye, dans la mise en scène de Christophe Perton.
Photo © Elizabeth Carecchio

Quête de la liberté
Une merveilleuse scène, où la mère (Madame B.) seule en scène – confrontée à la voix off des autres parents qui nient la réalité du viol et la stigmatise comme étrangère ­– nous montre une actrice émouvante dans sa révolte et son désespoir. Elle symbolise l’étrangère venue perturber le cours de l’existence d’une communauté bien tranquille, aux règles bien fixées et qui mourra de cet étouffement. L’autre couple, Eva et Ruedi, a deux enfants mais, dès que la pièce commence, on apprend que leur bonheur est assombri par la mort de leur fille (Stéphanie Béghain) et la disparition de leur fils (Adama Diop). Ils évoquent aussi avec leurs amis la présence de leur fille, dont le fantôme s’est logé sous l’escalier, et le retour de leur fils adoptif. Des parents qui ne comprennent pas car ils ont tout fait pour leurs enfants, les ont comblés et tant aimés. « Et au lieu de nous laisser endosser tout le mal possible, au lieu de nous laisser vous aimer et vous protéger, vous êtes partis en douce, elle d’abord et puis toi, comme si nous avions été vos geôliers, des esprits mauvais ou deux ogres attendant que vous ayez suffisamment engraissé  » se lamente Ruedi. La fille est partie, expliquant qu’elle voulait mettre en péril l’amour, le bien-être, le confort, « car je ne sentais pas que j’existais ». Elle est devenue libre mais n’a jamais pu en jouir et « la joie, je ne l’ai jamais connue ». Quant au fils, qui entend en lui la voix de ses parents biologiques, qui lui demandent de tuer les parents adoptifs, il est parti pendant des années pour ne pas passer à l’acte et « tenter de les réduire au silence ».

« Les Grandes Personnes »
Photo © Elizabeth Carecchio

Vous l’aurez compris, les relations humaines, telles que Marie NDiaye les ressent mais aussi certainement les vit ou les a vécues – car il y a une part autobiographique dans son texte – sont conflictuelles et « révèle l’essence terrible de la relation humaine, dans ce qu’elle a justement d’inhumain… ». Ce à quoi le metteur en scène Christophe Perton et son scénographe Christian Fenouillat ont su répondre, en proposant un dispositif scénique astucieux, exploitant d’une part un certain réalisme, puisqu’on trouve sur le plateau les salons des deux couples, séparés par la salle de classe. Et d’autre part, Christope Perton a su s’éloigner de trop de réalisme en introduisant « cette inquiétante étrangeté », matérialisée par de faux oiseaux noirs, qui envahissent le plateau et participent à l’action. Serait-ce pour marquer cette étrangeté que le metteur en scène a imaginé la mise à nu du Maître, debout devant le tableau noir de sa classe ? Une fausse bonne idée, que nous ne partageons pas, et éclipsée par une distribution excellente, avec une mention particulière pour les comédiennes. C’est en partie dû au fait que les comédiens ne donnent pas dans le pathos et transmettent la puissance de ce texte, traduit scéniquement par une vision artistique tout aussi forte.

Régine Kopp

A voir du 12 au 21 avril à la Comédie de Genève, mar-ven à 20h, mer-jeu-sam à 19h, dim à 17h, lun relâche (rés. 022/350.50.01)