Sélection CD No. 231 : les pianistes

Pianistes invités : Nelson Goerner et les sœurs Dördüncü.

Article mis en ligne le avril 2011
dernière modification le 21 avril 2011

par Eric POUSAZ

Nelson Goerner joue Liszt



Lauréat du Coucours International de Genève en 1990 et protégé de Martha Argerich, le pianiste argentin Nelson Goerner construit sa carrière avec prudence. Peu enclin aux coups médiatiques, le musicien semble surtout à l’aise dans le répertoire romantique. Ses deux disques Liszt que publie Cascavelle attestent le formidable pouvoir évocateur d’un jeu qui sait faire oublier sa maestria pour se mettre entièrement au service de l’expression du moment musical interprété. Il suffit d’écouter les fameux Feux follets des Douze Études d’exécution transcendante pour s’en convaincre : derrière l’impressionnant aplomb d’un jeu qui dégage de chaque épisode un maximum d’effets virtuoses transparaît un tempérament d’artiste plus secret qui colore ce véritable réservoir de traquenards techniques de teintes aux couleurs fugaces qui confère à cette pièce une fragilité serrant la gorge. Dans les autres pièces encore plus ouvertement virtuoses, le pianiste fait alterner avec un sens dramatique exacerbé les ruptures de rythmes, les délicates décélérations ou changements de textures pour donner corps aux beautés cachées sous le brillant vernis d’une écriture souvent échevelée et rappeler qu’avant d’être des Études pour pianiste virtuose, ces vignettes musicales sont de vrais tableaux miniatures où chaque nuance ajoute à la signification profonde de l’ensemble.
Dans l’autre gros morceau de ce coffret de deux CDs, la fameuse Sonate en Si, Nelson Goerner fait preuve d’un infaillible sens des proportions sonores qui lui permet de dérouler cette demi-heure de musique ininterrompue dans jamais faire perdre de vue les relations structurelles qui lient les parties les unes aux autres. Au départ, la relative lourdeur de la frappe annonce l’entrée dans un monde dont on devine immédiatement la démesure. La sonorité du piano est large, mais le poids de chaque note reste d’une remarquable variété. Au lieu de se précipiter sur un premier mouvement que d’autres solistes veulent d’abord ébouriffant, le pianiste cherche à dégager les voix secondaires pour enrichir la polyphonie et donner au seul piano la richesse sonore d’un ensemble quasi symphonique. Les oppositions de couleurs plus que la vélocité du toucher rappellent tout ce que Liszt a apporté à la technique pianistique en fait de complexité harmonique et d’éloquence véhémente. La magie ne faiblit jamais et l’auditeur parcourt cette immense partition avec le sentiment exaltant de participer à une sorte d’aventure dont son pianiste-mentor a le pouvoir de lui faire déguster toutes les étapes sans jamais lui donner l’impression de le brusquer. Il y a certainement des versions plus directement enthousiasmantes, mais celle-ci compte au nombre de celles qui justifient d’autant plus l’achat du disque que l’envie d’y revenir ne tarde pas à vous tarauder ! Une Mephisto-Valse endiablée, une Mort d’Isolde un brin trop pathétique et une étonnante Bagatelle sans tonalité complètent ce document d’une valeur inestimable. (2 CDs Cascavelle 3157)

Le duo Dördüncü joue Brahms



Les quatre livres des danses hongroises de Brahms contiennent des trésors, notamment les deux derniers qui sont nettement moins souvent abordés. Le duo que forment les deux pianistes turques Ufuk et Bahar Dördüncü offrent ici une interprétation passionnante de ces pièces dont chacune d’elle est prétexte à de subtiles recherches d’atmosphère dissemblable. La fluidité du jeu des deux solistes et le raffinement qu’elles mettent à se céder la préséance pour rendre justice au subtil entrelacs des mélodies et de leurs motifs secondaires donnent à leur interprétation un poli impressionnant ; leur plaisir évident à mettre de temps en temps en exergue une fougue qui rend leur jeu déchaîné et ensorcelant par sa virtuosité autant que par sa précision achève de faire de ces danses des grands moments de musique qui démentent la réputations de superficialité qui colle parfois à ces pièces. L’exubérance virtuose des deux solistes ne les empêche pas de rendre justice avec délicatesse aux séquences plus intimistes où, en quelques notes, la musique devient soudain presque introvertie. On retiendra notamment le pathos retenu alternant avec une vigueur rythmique affichée de la quatorzième Danse en ré mineur du 3e livre ou les subtils clair-obscur de la vingtième Danse en mi mineur du 4e livre : dans ces pièces, moins directement familières, les deux solistes font preuve d’une incroyable souplesse dans la mise en place des divers niveaux sonores et d’une richesse de colorations qui souligne toute la noblesse de ces danses populaires qui ne virent ainsi jamais à une facile démonstration de bravoure. (1 CD AK 1014-2)
Eric Pousaz