Le cinéma au jour le jour
Cine Die - été 2014

67e Festival de Cannes

Article mis en ligne le 2 juillet 2014

par Raymond SCHOLER

Coup d’œil sur les films de la Quinzaine des Réalisateurs.

France :
Le film plébiscité par la presse et les jurys fut Les Combattants , premier long métrage du Français Thomas Cailley, qui l’emportait à cause de l’histoire d’amour peu commune qu’il raconte. Arnaud, un jeune charpentier, a repris avec son frère l’entreprise laissée par feu leur père. La fille d’un client, Madeleine, est belle et sportive, mais un peu garçon manqué. Ses manières brusques (impeccable Adèle Haenel) déconcertent et attirent Arnaud. De plus, elle cherche à s’inscrire dans un camp d’entraînement pour parachutistes de l’armée. Elle est complètement obnubilée par l’idée de la fin programmée de notre civilisation, à laquelle elle veut survivre en entraînant son corps et son mental au maximum. Ni une ni deux, Arnaud s’engage aussi. On y apprend des techniques de survie : p.ex. manger des sardines crues passées au mixer ou nager avec un sac à dos rempli de briques. Jusqu’au jour où Madeleine trouve à redire à la compétence des militaires et décide de quitter le camp sur un coup de tête, suivie par Arnaud. La forêt française se mue alors en jungle pour Robinsons amoureux. Loin des supermarchés, ils pourront s’éclater et ne vivre que de la nature. br>

Adèle Haenel et Kévin Azaïs dans « Les Combattants » de Thomas Cailley

Mange tes Morts de Jean-Charles Hue suit la virée nocturne dans le monde des « gadjos » de quatre jeunes gens issus de la communauté des gens du voyage à la recherche d’une cargaison de cuivre. Deux d’entre eux sont fiers de leur foi chrétienne qui les empêche de faire trop de mauvais coups. Mais leur impétuosité leur joue quelques tours. Une excursion dans un milieu totalement exotique et assez difficile d’accès, puisque ce n’est que grâce aux sous-titres anglais que nous pûmes comprendre de quoi ils causaient en français.

« Mange tes Morts » de Jean-Charles Hue

Alleluia du Belge Fabrice du Welz se donne comme l’adaptation libre d’un fait divers qui a secoué les États-Unis de 1947 à 1949. Le couple Martha Beck et Raymond Fernandez, soudés pour le meilleur et le pire, séduisirent successivement une vingtaine de femmes esseulées pour les escroquer et les tuer. Leur odyssée mortifère fut l’objet de trois adaptations cinématographiques : The Honeymoon Killers (1970, Leonard Kastle), Profundo Carmesi (1996, Arturo Ripstein) et Lonely Hearts (2006, Todd Robinson). On se perd en conjectures sur ce que Welz a voulu apporter de neuf à ce corpus : la violence sanguinolente reste dans les normes et on est à des lieues de la sauvagerie sourde de Vinyan (2008).

Laurent Lucas et Lola Dueñas dans « Alleluia » de Fabrice du Welz

La contribution française de loin la plus jouissive est venue du plus austère des cinéastes français, Bruno Dumont. Il s’agit d’une minisérie réalisée pour la télévision (elle pourra être vue en septembre prochain sur ARTE) intitulée P’tit Quinquin . Située dans le hinterland de Boulogne-sur-Mer, l’action implique l’écolier au bec-de-lièvre, Quinquin, ses copains de jeu et sa petite amoureuse de la ferme d’en face, un détective grisonnant secoué de tics originaux et protéiformes, accompagné d’un sous-fifre au verbe acerbe, des familles qui ont quelque chose à cacher (oncle handicapé mental ou amant black), le tout sur fond d’enquête criminelle : en effet, en quelques semaines sont découverts quatre cadavres (quelquefois en morceaux) dans des endroits assez inhabituels (p.ex. les boyaux d’une vache retrouvée dans un bunker du Mur de l’Atlantique) et le fin fond de tout ça, eh bien, faudrait bien m’élucider cela, Monsieur le commissaire. Hilarant et chaleureux (l’écolier étreint longuement sa copine en lui murmurant « mon amour »), à l’opposé des graves, sérieuses et quelquefois barbantes paraboles qui ont jusqu’ici constitué l’œuvre du cinéaste philosophe, P’tit Quinquin m’a prodigieusement requinqué.

Grande-Bretagne :
Catch me Daddy , le premier long métrage de Daniel Wolfe, montre la collusion du crime et de l’Islam dans l’Albion ternie de Monsieur Cameron. Un papa pakistanais a perdu sa fille chérie aux sirènes de la turpitude occidentale. Laila travaille en effet comme coiffeuse et crèche avec son petit ami écossais, chômeur de son état, dans une caravane. Les tourtereaux n’ont hélas pas quitté les environs de la petite ville du Yorkshire où le père a établi son restaurant. Lorsque papa est fin prêt pour le « crime d’honneur », ses sbires, parmi lesquels le frère aîné de Laila, engagent un duo de malfrats anglais comme chiens renifleurs et le couple est vite débusqué. Suit une nuit d’enfer qui rappelle dans son intensité They Live by Night/Les Amants de la Nuit (1947, Nicholas Ray), mais avec une sensation de panique encore amplifiée par le fait que le spectateur est conscient qu’il ne s’agit pas d’une fiction hollywoodienne, mais que la chose est peut-être en train de se dérouler quelque part en Angleterre pendant qu’on regarde le film.

Dominic West enlace Imelda Staunton dans « Pride » de Matthew Warchus

Les autres fictions britanniques étaient gentilles et civilisées en comparaison : Pride de Matthew Warchus est un récit historique plein de verve et d’humour sur la prise de contact en 1984 entre deux organisations guère en odeur de sainteté chez Margaret Thatcher, les mineurs en grève depuis 10 mois et les activistes (artistes et libraires) de l’association Lesbians and Gays Support the Miners. Au début, les mineurs, homophobes à l’instar du citoyen britannique lambda, aimeraient bien se passer de l’appui des tantouzes, mais comme leurs caisses sont vides et que ces drôles de zigotos amènent de l’argent, quelques représentants locaux sont d’accord pour accueillir une délégation du LGSM. Les épouses échangent bientôt des recettes de cuisine et de masturbation avec les lesbiennes du groupe, les hommes constatent que les homos dansent divinement et ont ainsi un succès fou auprès des filles, et bientôt les plus dégourdis prennent des leçons de danse pour leur faire concurrence. Sus donc à Maggie et à l’homophobie !

Queen and Country de John Boorman fait suite à Hope and Glory de 1987. Si, dans celui-ci, l’auteur revisitait ses années d’enfance sous le blitz de la Seconde Guerre mondiale, il éclaire dans celui-là quelques faits saillants de son service militaire en 1952, au moment où la Guerre de Corée battait son plein. En dehors des premières armes érotiques et du premier amour absolu (dont l’objet est évidemment une aristo inaccessible), le film décrit par le menu la vie de l’homme des casernes avec une galerie savoureuse de portraits d’officiers, du pathologique à pleins tubes (David Thewlis) au professionnel blasé (Richard E. Grant) en passant par l’illuminé des trophées (Brian O’Byrne), à la façon d’un Hogarth, soulignant le trait, mais sans méchanceté excessive, avec une élégance et un humour en somme britanniques.

J.K. Simmons dans « Whiplash » de Damien Chazelle

Autres pays :
Whiplash de l’Américain Damien Chazelle raconte le chemin de croix d’un jeune batteur sur la longue route de l’excellence et sous la férule d’un chef d’orchestre qui n’admet pas la moindre critique de ses jugements. Jeux de pouvoir où il s’agit de créer ses propres règles, tant les dés sont pipés. Rarement mise en scène m’a autant fasciné par la clarté de son intention. Le Procès de Viviane Amsalem des Israéliens Ronit Elkabetz et Shlomi Elkabetz se déroule à 99% devant un tribunal de rabbins auquel Viviane a demandé d’être divorcée de son mari. Mais le mari ne consent pas. Alors le tribunal a les mains liées. Et cela dure des années, alors que les époux ne vivent plus ensemble, que ni l’un ni l’autre ne voient personne en dehors des membres de leurs familles. La femme n’a tout simplement pas les mêmes droits que l’homme. Cette injustice ne semble pas incommoder les docteurs de la foi.

« At li layla » de Asaf Korman

Un autre film israélien m’a bien bouleversé : At li layla de Asaf Korman. Chelly vit avec sa sœur Gabby, handicapée mentale. L’arrivée du beau Zohar dans sa vie va engendrer une fêlure dans la relation symbiotique des deux sœurs. Gabby passe désormais certaines journées dans une institution ad hoc. Un jour Chelly découvre que Gabby est enceinte. Elle prend alors vis-à-vis de Zohar une décision qui va briser deux vies qui n’avaient pas besoin de ça. Cold in July de l’Américain Jim Mickle démarre comme un polar, bifurque au bout d’un quart d’heure sur un pamphlet contre les liens entre mafia et police, et finit par devenir la tragédie d’un vieil homme qui se rend compte que son rejeton est un monstre sociopathe qui ne mérite qu’un sort, l’élimination pure et simple. Adapté d’un roman de Joe R. Lansdale, le film réunit pour notre plus grand plaisir Sam Shepard et Don Johnson en vieux redresseurs de torts aidés du jeunet Michael C. Hall, le tueur en série adoré des fans de la série Dexter.

Seong-gyun Lee dans « A Hard Day » de Seong-hun Kim

A Hard Day du Coréen Seong-hun Kim est l’illustration parfaite de la « loi de l’emmerdement maximum ». En se rendant à l’enterrement de sa mère, Gun-su, détective à la police criminelle, tue un homme dans un accident de voiture. Pour se couvrir, il cache le corps dans le cercueil de sa mère. Hélas, il ne lui a pas fait les poches et voilà que le fichu portable du mort sonne au moment ou l’employé des pompes funèbres va arriver. Ce ne sont que les vingt premières minutes de cette jouissive litanie de contretemps épouvantables qui va s’abattre sur un flic pas plus pourri que la moyenne.

Marché du Film
Het Vonnis du Flamand Jan Verheyen est le meilleur film de procès que j’aie vu depuis longtemps. L’argumentaire des adeptes de la loi et celui des adeptes de la justice est passé au crible fin à propos de la libération pour vice de forme (suivie de son assassinat) d’un meurtrier. Passionnant. En el Ultimo Trago du Mexicain Jack Zagha Kababie est un road movie où 3 octogénaires entreprennent un voyage pour honorer une promesse faite à leur ami qui vient de mourir. Acteurs époustouflants, finesse de la description, tendresse inouïe des personnages : j’espère que le film va être pris en compétition à Toronto ou à Venise.

Voilà, il me reste à vous souhaiter un bel été et ne cherchez pas le programme de la Cinémathèque : elle ferme en juillet/août.

Raymond Scholer