Le cinéma au jour le jour
Cine Die - novembre 2014

Rétrospective Titanus à Locarno

Article mis en ligne le 13 novembre 2014

par Raymond SCHOLER

Comme le constate Emiliano Morreale, le conservateur de la Cineteca Nazionale, le cinéma italien est une légende à l’étranger, alors qu’il semble parfois n’avoir rien produit de marquant depuis 40 ans. Or, l’expérience du cinéma classique italien par les nouvelles générations se résume à une demi-douzaine de cinéastes « porteurs ». La rétrospective Titanus (firme fondée officiellement en 1928, mais produisant des films sous le sigle de la Lombardo-Teatro Film depuis 1916) était donc d’une utilité fondamentale en donnant aux nouveaux cinéphiles l’occasion de se rendre compte de la richesse d’un patrimoine, notamment celui des années 50, une époque pivotale qui vit le déclin du néo-réalisme et la création, à partir de ses cendres, du mélodrame et de la comédie.

Claudia Cardinale et Burt Lancaster dans « Il Gattopardo »

L’âge d’or de la Titanus s’étend sur une période de 15 ans, entre Catene (Raffaello Matarazzo, 1949) et Il Gattopardo (Luchino Visconti, 1963). Mais il n’y a pas de style Titanus reconnaissable. Goffredo Lombardi, le fils et (dès 1951) successeur du fondateur Gustavo, avait des goûts éclectiques et maintint toujours un équilibre entre les productions populaires et les créations artistiques. Il y avait parmi les premières des produits typiques de la Titanus, par exemple les mélodrames flamboyants en couleurs, comme Torna ! (R. Matarazzo, 1954) ou Maddalena (Augusto Genina, 1954) ou des comédies alfresco pleines de joie, de jeunesse et de soleil, comme Poveri ma Belli (Dino Risi, 1957), mais aussi d’un goût plus local comme Il tallone di Achille (Mario Amendola et Ruggero Maccari, 1952) avec Tino Scotti, ce petit comique irritant comme un moustique qui fonde tous ses effets sur une logorrhée intarissable et se mesure constamment à des femmes de poids ou des bombes sexuelles. En même temps, le studio permettait à des réalisateurs débutants (Valerio Zurlini, Francesco Rosi) ou des maîtres confirmés (Luchino Visconti, Alberto Lattuada, Giuseppe de Santis) de faire des films méditatifs. Mais peu de cinéastes peuvent être considérés comme des icônes Titanus. Le premier serait bien sûr Raffaello Matarazzo (8 mélos entre 1949 et 1959), à égalité avec le nettement moins typé Camillo Mastrocinque (8 comédies légères), suivi de Dino Risi. L’apport de la culture napolitaine est important chez Titanus, pas seulement dans les films avec Totò (dont Gustavo Lombardo lance la carrière cinématographique en 1937) mais aussi dans le sous-genre du film de revue ou celui du musicarello (mélodrame avec chansons).

L’amant, le mari et l’épouse dans « Catene »

Catene (1949), le premier mélo de Matarazzo, en fait partie. Le film commence par un vol de voiture qui nous plonge dans une atmosphère de film noir, puis prend rapidement les apparences d’une affaire torride : la tentative de séduction d’une femme mariée par un des voleurs, qui s’avère être un ancien amant. Mais nous salivons en vain : elle reste opiniâtrement vertueuse. Malgré cela, son mari se croit trompé, car le gaillard plaît manifestement aux dames, et lorsqu’il vient lui demander des comptes, un coup de pistolet malencontreux envoie l’adultérin in spe ad patres. Au lieu de dire la vérité aux flics, le mari panique et s’embarque pour l’Amérique. Où la loi le retrouve comme mineur de fond des mois plus tard (Interpol était manifestement très efficace), le transfère en Italie et instruit son procès pour meurtre. L’avocat commis par sa femme (déjà ostracisée par le voisinage) recommande à celle-ci d’avouer avoir été infidèle, car un mari trompé a certains droits inaliénables, comme celui de liquider l’amant. Avalant sa honte, la femme fait ce pieux mensonge au tribunal. Le mari est libéré séance tenante, apprend de l’avocat qu’elle a menti et court à la maison la prendre dans ses bras. Que de souffrances quand même pour une bête jalousie ! La matrice des mélos interprétés par le couple Yvonne Sanson (la capiteuse actrice grecque)/Amedeo Nazzari (l’Errol Flynn italien) se trouve là : pour des raisons d’honneur personnel ou de morale offensée, le protagoniste se met inutilement dans de sales draps (ou peut y être mis par un coup du destin), souffre et fait souffrir ceux qu’il aime, et lorsqu’il a assez souffert, il trouve la rédemption.

Yvonne Sanson dans « L’Angelo Bianco »

Le schéma bonheur - chute – rédemption est répété avec des configurations de plus en plus complexes dans les films suivants pour atteindre son apogée dans le diptyque I Figli di Nessuno (1951)/ L’Angelo Bianco (1955). Le premier film commence dans les profondeurs d’une immense carrière où travaille un groupe d’ouvriers, métaphore parfaite des abîmes émotionnels que les protagonistes matarazziens vont parcourir. Le riche Comte Guido (Nazzari), héritier de ladite carrière, s’est fiancé en secret à Luisa (Sanson), la fille du gardien, et madame Mère (Françoise Rosay) n’aime guère ce mélange de classes sociales. Comme Luisa a a péché et enfanté, Mère ordonne au méchant contremaître (Folco Lulli) de kidnapper le bébé et d’incendier la maison, faisant ainsi croire à Luisa que son bébé a brûlé. Luisa se fait nonne (Sœur Addolorata !) et Guido est inconsolable. L’enfant mourra, certes, mais lors d’une explosion dans la carrière. Où est la rédemption ? Eh bien, dans le second film ! Comme le public a dû souffrir d’attendre 4 ans pour connaître la suite. Au début, Guido perd sa 2e épouse (et la fillette qu’elle lui a donnée) dans un accident nautique d’une violence inouïe. Désemparé, il passe une nuit d’amour avec la copie conforme de Luisa (trois ans avant Vertigo de Hitchcock !), une artiste de cabaret rencontrée par hasard. Sachant qu’elle est le sosie du grand amour de Guido, l’entraîneuse recherche et retrouve la nonne, Sœur Addolorata. Elle est enceinte des œuvres du comte, mais, condamnée pour possession de came, elle enfante en prison, où les mauvais traitements infligés par ses codétenues ont ruiné sa santé. La nonne, accourue à son chevet, appelle Guido pour lui annoncer qu’il est papa : avec 2 Sanson pour le prix d’une, il se rend à la prison à toute vitesse et épouse l’amante d’un soir dans la chapelle. Mais les codétenues prennent le nouveau-né en otage pour faciliter leur évasion. C’est alors que la nonne entre en action divine et vient récupérer le petit chose pour le donner à son papa. Nonne saint-sulpicienne et amante sensuelle, Sanson montre l’étendue de son talent dans ce double rôle.

Visconti et Magnani sur le tournage de « Siamo Donne »

Mais Goffredo Lombardo voulait aussi laisser des films artistiques à la postérité. En 1953, il fit appel à Luchino Visconti, Roberto Rossellini, Luigi Zampa et Gianni Franciolini pour réaliser une carte de visite de la Titanus. Siamo Donne montre d’abord des files interminables de jeunes femmes (souvent accompagnées de leurs mères) qui attendent devant le studio pour tenter de passer une audition. Au bout d’une série d’interviews et d’éliminations, les starlettes de demain sont choisies. Avec l’espoir de devenir une fois l’égale d’une des 4 étoiles auxquelles sont consacrés les sketches des 4 cinéastes : Anna Magnani, Ingrid Bergman, Isa Miranda et Alida Valli. Alors que Visconti et Rossellini racontent des saynètes humoristiques, Zampa montre la solitude de la Miranda qui a préféré la carrière au bonheur conjugal, mais le sketch le plus poignant est celui de Franciolini : Valli, en visite impromptue chez sa maquilleuse, se sent prête à tomber amoureuse du mari de celle-ci, un conducteur de trains. Rarement émoi naissant fut traité avec autant de sensibilité et la Valli ne fut jamais aussi belle.

« Rocco et ses frères »
© Les films Ariane

En 1960, Rocco e i suoi Fratelli de Visconti, film d’auteur s’il en est, est un succès commercial retentissant. Lombardo commence à voir grand. Il donne le feu vert au tournage (Londres, Rome, Maroc) de Sodom and Gomorrah de Robert Aldrich. Le budget est dépassé de 2 milliards de lires, des coproducteurs se retirent de l’affaire. Titanus doit s’endetter auprès de plusieurs banques italiennes. Quand le film sort en 1962, les rentrées sont bonnes, mais n’épongent pas les dettes. Il giorno piu corto de Sergio Corbucci, tourné pour faire rentrer des devises, est une réponse satirique à The Longest Day de Zanuck : le duo comique Franchi et Ingrassia se trouve embrigadé dans la der des ders et réussit à damer le pion aux Autrichiens à Caporetto : les innombrables seconds rôles sont tenus par plus de 100 acteurs qui travaillent sans salaire.

Robert Aldrich et Stewart Granger sur le tournage de « Sodom and Gomorrah »

Parallèlement, le tournage de Il Gattopardo de Visconti voit son budget augmenter de 1,7 à 2,6 milliards de lire. Le film sort en 1963 et ne rentre pas dans ses frais. Lombardo arrête la production, mais c’est trop tard. La faillite semble programmée, car aux pertes des deux films précédents s’ajoutent encore celles de I sequestrati di Altona (Vittorio de Sica). Un administrateur des banques est envoyé restructurer la Titanus. 119 employés sont licenciés. Lombardo est obligé de vendre tous les services créés au courant des 70 ans passés : les studios Farnesina et Scalera, les ateliers de doublage, des cinémas, les éditions Chronograph, ses appartements à Ostia et Parioli. Et les dettes seront payées, un fait tellement rare dans ce milieu de requins. Le dernier film produit par la Titanus sort en 1964 : Il Demonio de Brunello Rondi (histoire d’une possession démoniaque, non pas traitée en film d’horreur, mais sous l’éclairage ethnographique des coutumes païennes encore en vigueur dans les Pouilles ou en Calabre. Daliah Lavi y donne une démonstration de la « marche de l’araignée » qu’on croyait inventée par L’Exorciste (1973)). Pendant 20 ans, la Titanus ne fera que de la distribution. En 1986, Goffredo produit le premier film de Giuseppe Tornatore, Il Camorrista . Mais depuis 1989, la Titanus ne produit plus que des téléfilms. Dans un émouvant documentaire, L’Ultimo Gattopardo : Ritratto di Goffredo Lombardo (2010), présenté par Guido Lombardo (imaginez Primo Carnera en costume cravate), le fils qui préside à la compagnie Titanus depuis 2005, Giuseppe Tornatore rend justice à celui qui lui a mis le pied à l’étrier et qui est aussi un des grands gentlemen du cinéma.

Au mois prochain
Raymond Scholer