Quand l’art contemporain touche les sens et la raison
Venise, Biennale 2007 : compte-rendu

Si l’on s’intéresse à la création contemporaine, la Biennale offre une série impressionnante d’oeuvres de grande valeur en provenance de toutes les parties du monde.

Article mis en ligne le septembre 2007
dernière modification le 2 octobre 2007

par Françoise-Hélène BROU

La 52e Biennale de Venise s’affirme comme une excellente cuvée, l’événement à ne pas manquer si l’on s’intéresse à la création contemporaine. La manifestation offre en effet une série impressionnante d’oeuvres de grande valeur en provenance de toutes les parties du monde, soit 76 représentations nationales. Une approche globale de l’art, unique en son genre et dans sa durée, qui permet de mesurer et de jauger les tendances confirmées ou émergeantes de l’art actuel.

Les représentations nationales se localisent principalement dans les pavillons des Giardini, mais aussi désormais à L’Arsenal ou dans d’autres lieux de la Sérénissime, plusieurs artistes invités dans ces espaces offrent quelques moments de pure délectation. Par exemple l’Angleterre propose avec Tracey Emin un travail intitulé Borrowed light d’une grande subtilité sur le corps et les sensations, une sorte de tempête émotionnelle exprimée en mode mineur. Peintures, dessins, broderies, écritures au néon, déclinent une litanie intimiste où défilent images, pensées fugitives, secrets d’alcôves, soliloques et apartés en demi-teinte. On voit et ressent comment une infime émotion personnelle se transforme en symbole et allégorie d’une vérité universelle. Tracey Emin évoque dans une légèreté aérienne, les contours tremblés de la solitude, de la honte, du désir, du désarroi. On parle à son sujet d’une
« esthétique relationnelle » explorant l’architecture de l’intimité féminine où comme l’écrit Barthes « l’indécence ne réside plus dans la sphère de la sexualité mais dans celle des sentiments » (Fragments d’un discours amoureux).

Sculptures de lymphe
Le pays organisateur de la Biennale, l’Italie, s’est enfin dotée d’un pavillon officiel (situé à l’Arsenal). On y découvre deux installations monumentales de Giuseppe Penone : Sculture di linfa. L’artiste, un des principaux représentants de l’Arte Povera, livre à cette occasion un labeur qui représente la somme de sa pensée artistique laquelle n’a cessé « d’interroger la nature, ses processus de formation, la morphologie des phénomènes, leur croissance et évolution, en les mettant constamment en confrontation avec les processus mentaux et créatifs de l’intelligence humaine » (Ida Gianelli, Commissaire du pavillon italien). Ces Sculptures de lymphe développent une étourdissante métaphore sur le réseau des vaisseaux véhiculant le liquide vital, lymphe ou sève, dans les organismes vivants. Le bois des arbres, la peau des animaux coexistent avec le marbre de l’art. Il s’agit d’une spectaculaire scénographie où le visiteur candide déambule entre des troncs monumentaux recouverts de peaux animales ayant pris l’empreinte des écorces sous-jacentes, balaie du regard des parois épidermiques tapissées de préparations de peaux aux reliefs burinés, ravinés, foule de ses pieds une vascularisation gravée dans le marbre représentant le feuillage d’un arbre. Avez-vous jamais découvert une sculpture par le contact des pieds au sol ? Voilà l’occasion de faire cette expérience tactile inoubliable. Une œuvre de mains aussi insiste Penone : « Espaces couverts par les mains, espaces évidés par les mains, l’espace de la sculpture rempli de lymphe, l’influx de la main qui court sur l’écorce des arbres révélant la forme du bois et les veines du marbre. ». Enfin les effluves dégagés par ces matières végétales, animales et minérales (tanins, suints, résines, insipidité douceâtre du marbre) complètent cette imprégnation sensorielle. Alors se glisse en vous l’idée et le goût de ce qu’est un chef-d’œuvre.

Prenez soin de vous
Un autre moment clé de cette biennale se situe au pavillon français avec la prestation de Sophie Calle titrée Prenez soin de vous, commissionnée par Daniel Burren, recruté par petites annonces ! Le point de départ est un e-mail reçu par Sophie d’un amant en souffrance expliquant pourquoi il souhaite rompre la relation. L’artiste décide alors de soumettre cette « lettre de rupture » électronique à une centaine de femmes de professions diverses (quelquefois sans), chacune analysant et commentant le message avec ses compétences verbales, scripturales, graphiques, vocales, gestuelles. L’exposition est construite par l’accrochage et l’installation de l’ensemble de ces réponses dans l’espace du pavillon : textes, dessins, photos, films et vidéos, le dispositif est complété par des portraits photographiques des protagonistes. La démarche interpelle, car si le propos initial de l’artiste est de nature essentiellement verbal, on s’émerveille, en découvrant chaque réponse, de voir comment le code linguistique de départ (en l’espèce le français) se transforme en propositions sonores, visuelles, iconiques et plasticiennes dont la portée s’élève largement au-delà de la norme langagière. On en veut pour preuve l’intérêt marqué du public de toutes origines face à ce travail et qui probablement, pour la plupart, ne parle pas français ! Jeux de mots, de lettres, de graphies, de sons, de couleurs, d’images et de cadres décloisonnent et décalent le discours artistique dans tous les sens. Emotion, humour et dérision parfument le bouquet de réponses comme, par exemple, celle d’une adolescente délivrée par sms avec un péremptoire « Il s’la pète » dûment encadré. On découvre, grâce à Sophie, l’art et les plaisirs insolites de la rupture.

Présence suisse de qualité
Au pavillon des Giardini Yves Netzhammer a imaginé un environnement spatial polyvalent nommé La subjectivité de la répétition où interagissent architecture, dessin, vidéo réalisée par ordinateur et bande sonore (composée par le musicien Bernd Schurer). Le travail de Netzhammer nous immerge dans un univers hautement poétique mais néanmoins centré sur des thématiques à résonances sociales et environnementales. Un propos qui s’énonce avec une parfaite maîtrise des moyens expressifs qu’ils soient aussi traditionnels que le dessin et la peinture qu’issus des nouvelles technologies comme les projections vidéo d’images numériques intégrées dans une structure architectonique et sculpturale originale débordant à l’extérieur du pavillon. La beauté simple et la présence obsédante des images amène le spectateur à une authentique réflexion méditative sur l’état du monde et de ceux qui le peuplent. Sans emphase ni catastrophisme Netzhammer touche ici l’essentiel de nos préoccupations.
Christine Streuli quant à elle crée un espace pictural tonique et bigarré avec des peintures murales et des tableaux de très grands formats représentant des motifs floraux ou abstraits.
Urs Fischer et Ugo Rondinone présentent leurs travaux à l’Eglise de San Stae, aux abords du Grand Canal, dans une sorte de « white cube » recréant le dépouillement d’un espace muséal contemporain. Rondinone a installé trois oliviers coulés dans de l’aluminium peint en blanc, les troncs et branches tortueuses se déploient majestueusement dans la géométrie minimaliste du cube. Aux cimaises des photos grand format d’Urs Fischer tirées sur aluminium représentent des agrandissements de particules et résidus de poussière ou de terre, l’ensemble baignant dans une lumière de grisaille argentée. Ces œuvres évoquent un paysage hivernal fantastique dont le contraste avec son réceptacle baroque, l’environnement aquatique et la chaleur de l’été vénitien ne manque pas de créer un effet des plus saisissants.

Elégance et clarté
L’exposition internationale « Pense avec les sens, sens avec la raison », organisée par le directeur de la Biennale, Robert Storr, compte elle aussi quelques moments très forts avec par exemple les gigantesques pagnes du Gahnéen El Anatsui réalisés avec des matériaux de récupération et accrochés entre les imposantes colonnes Renaissance de l’Arsenal. Présence africaine remarquée aussi à travers les peintures suggestives de Chéri Samba (Congo), les photographies du Malien Malick Sidibé Les Africains chantent contre le sida, qui obtient le Lion d’or de la biennale pour sa carrière. Eyoum Ngangué et Faustin Titi (Cameroun et Côte-d’Ivoire) dont les planches originales de la bande dessinée qu’ils ont réalisée, sur le thème de l’immigration clandestine à destination de l’Europe, sont accrochées linéairement au mur de la Corderie en une vingtaine de stations. Guerres et les conflits constituent une part importante de l’inspiration de la centaine d’artistes invités à la manifestation. Ainsi on ne peut passer sous silence l’impressionnante prestation de la très jeune Américaine Emily Prince qui a exécuté plus de 3000 dessins représentant les portraits de jeunes soldat(e)s tombés pendant les guerres d’Afghanistan et d’Irak. L’ensemble est installé sur un vaste mur, recréant la cartographie des USA. Les divers coloris du papier de ces portraits (brun foncé, brun clair, beige, jaune et blanc) font clairement allusion aux origines ethniques des défunts. Une œuvre d’une rare intensité émotionnelle.
L’exposition de Robert Storr dégage élégance et clarté, provocations et propositions absconses semblent dépassées. On observe aussi un retour vers des langages plastiques traditionnels comme peinture et dessin ou vers un savoir-faire technologique voire artisanal, mais enrichis par des approches et procédures qui relèvent de l’installation ou s’alliant à des moyens d’expression informatiques et numériques. Cette biennale atteint véritablement les sens et l’esprit grâce à une succession de petites touches délicates, précises, incisives qui, en définitive, provoquent une puissante vague intérieure. Il reste encore beaucoup de bien à dire sur l’événement, mais la frustration, entretenue à dessein, poussera peut-être certains lecteurs à faire le voyage à Venise.

Françoise-Hélène Brou

La Biennale de Venise, jusqu’au au 21 novembre 2007.
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