Cinéma - LUFF déjà culte
Article mis en ligne le octobre 2007
dernière modification le 19 septembre 2007

par Frank DAYEN

Ça n’a rien à voir avec le M2, ça ne se passe pas que dans les sous-sols lausannois, mais ça s’appelle "underground" – comprenez "original". Le Lausanne Underground Film and music Festival (LUFF) assiègera deux salles de la Cinémathèque nationale, le Zinéma, l’Arsenic et le Casino de Montbenon du 10 au 14 octobre. L’occasion pour nous de découvrir ce jeune festival et de faire le tour de la programmation de cette sixième édition.

L’émission "Tracks" d’Arte lui a déjà consacré trois sujets… Désormais, aucun Helvète ne pourra plus ignorer le LUFF. En effet, l’Office Fédéral de la Culture a récemment décidé de soutenir cette manifestation en lui accordant un subside, au même titre que le Festival Black Movie genevois. La crédibilité du LUFF en ressort grandie puisqu’il compte, aux yeux de la politique culturelle fédérale, davantage que le Cinéma Tout Ecran, qui ne recevra plus rien de Berne. Qu’est-ce donc que ce rendez-vous culturel qui monte qui monte ? Explorons les lieux avec le guide Julien Bodivit, directeur artistique du LUFF.

Bodivit : "Directeur" est un terme exagéré. Nous sommes une équipe de bénévoles, tous passionnés par le cinéma ou la musique, et chacun aide l’autre dans ses fonctions.

Comment naît le LUFF ?
A l’origine, des "Nuits Underground" avaient déjà lieu à Vevey, confidentiellement, chaque année. Il s’agissait de cinéphiles passionnés qui se projetaient sur des draps blancs des films de série B ou Z et remplissaient au maximum 30 chaises en usant du système D. Lorsqu’en 2002, la manifestation allait s’arrêter, je me suis proposé de reprendre ce rendez-vous, en le déplaçant à Lausanne, qui présentait selon moi un meilleur potentiel. Grâce à la collaboration de la Cinémathèque, du Zinéma et du Sévelin 36 (de Philippe Saire), l’événement est devenu plus conséquent en accueillant environ 4000 festivaliers (ndlr. 8200 spectateurs en 2006). Nous avons aussi permis au public de poursuivre ses soirées en écoutant des concerts originaux, sans que les styles de musique jouée aient forcément un rapport avec le genre des films montrés, même si certains artistes ont un pied dans les deux arts, comme par exemple la chanteuse Lydia Lunch, invitée cette année, qui fut aussi actrice du cinéma de transgression à la fin des années 70.

"Underground" est un mot qui peut en effrayer plus d’un.
Effectivement, c’est bien la crainte qu’avait la Cinémathèque dans les premières années. Mais nous nous sommes tous rassurés en voyant que le public était au rendez-vous, sans qu’il se produise le moindre débordement. Nous avons été surpris de constater que, outre des personnes de tout horizon artistique et des communautés punks, homos ou gothiques, le gros de notre public a entre 25 à 35 ans (nous pensions que le festival allait attirer un public plus jeune), est issu d’une formation supérieure (uni ou EPFL), et a surtout étudié des branches scientifiques ! Ainsi, notre festival s’est avéré moins populaire que ce que nous imaginions au début. En tout cas, nos festivaliers sont tous des gens vraiment intéressés.

Quelle définition donner au terme "underground" ?
Ce mot possède une origine historique. C’était un qualificatif dont étaient affublés les cinéastes indépendants des années 60 parce qu’ils souhaitaient se maintenir en marge du système de production grand public. Puis le terme s’est transformé en "avant-gardiste" ou "expérimental" parce qu’"underground" était trop connoté psychédélique Factory d’Andy Warhol. Pour moi, il signifie le cinéma de transgression dans l’acception que lui ont donnée des réalisateurs qui mettaient en scène des marginaux, comme John Waters dans les années 80. Ces films sont efficaces s’ils provoquent une émotion inédite chez le spectateur. Par conséquent, le film underground est celui qui n’obéit pas à des contraintes de production, ni de distribution, celui dans lequel le réalisateur met ce qu’il veut, sans compromis ni pour plaire au public. Ce sont souvent des films sans concession, ce qui implique des budgets ridicules. Notre programmation n’est pas évidente car d’une part, nous essayons de retrouver l’esprit de ces films et, d’autre part, nous nous efforçons de sélectionner des films qui présentent véritablement un intérêt artistique, doublé d’une pertinence dans leur propos.

Votre travail s’avère payant puisque l’OFC a décidé de vous soutenir.
Effectivement. Ca fait chaud au cœur. Nous prenons cela comme une reconnaissance de notre travail par l’institution. Ce qui veut dire que notre travail est pertinent, digne d’intérêt et dans un certain sens complémentaire. Cette décision rassure également, parce qu’elle montre que l’OFC n’est pas uniquement orientée "mainstream" ou cinéma gros budget.

Holly Woodlawn

Quels axes suit votre programmation cette année ?
Le premier, "Warhol’s superstars", permet de découvrir, en chair ou sur pellicule, quelques superstars qui ont gravité autour d’Andy. Les trois actrices invitées sont les témoins de chacune des trois périodes de la Factory : Mary Woronov ("Exploding Plastic Inevitable" de Warhol), Holly Woodlawn (travesti, conseiller de Dustin Hoffman sur le tournage de "Tootsie", dont la vie est résumée dans "Walk on the wild side" de Lou Reed : "Holly came from Miami FLA… and then he was a she...") et Bibbe Hansen (mannequin qui joua à l’âge de 13 ans dans "Prison" de Warhol, qui résume la décadence de la Factory). Les films que le LUFF a retenus sont inhabituels pour une programmation "Warhol" dans un festival ; nous pourrons enfin découvrir autre chose que les classiques de la trilogie "Flesh", "Trash" et "Heat".

Vous consacrez aussi une rétrospective à Koji Wakamatsu…
Ce cinéaste japonais nous honore de sa visite. Yakusa dans sa jeunesse, il a fait quelques années de prison dans les années 50. Il découvre le média cinématographique, tourne des films érotiques et en profite pour critiquer les abus de pouvoir, pas seulement ceux qu’il a subis en prison, mais aussi ceux commis envers la femme nippone traitée comme un objet sexuel. Il s’en prend aussi à la lâcheté du gouvernement, qui réprime violemment les manifestations de crise identitaire que traverse la jeunesse japonaise de l’époque, tout en acceptant la présence américaine…

Vous recevez aussi Damon Packard…
Ce réalisateur Californien précoce (il tourne des métrages expérimentaux dès 11 ans) a commencé à tourner à Hollywood dans les années 70. Au début des années 80, il constate que le cinéma qu’il aimait n’est plus ce qu’il fait. Il dénonce alors le manque d’inspiration des grands studios, où la technologie l’emporte sur l’artiste (il fustige George Lucas dans "The untitled Star Wars Mokumentary"). Ses films dénoncent le développement fulgurant et anarchique des moyens de communications, devenus ingérables aujourd’hui, et qui provoquent de sérieuses dérives (happy slapping par MMS, abus sur le Net…).

Propos recueillis par Frank Dayen

Lausanne Underground Film and music Festival, du 10 au 14 octobre, www.luff.ch.