Le cinéma au jour le jour
Cine Die - mars 2016

Compte-rendu

Article mis en ligne le 5 mars 2016
dernière modification le 24 février 2016

par Raymond SCHOLER

Petit bilan de la scène cinématographique de 2015.

Une année particulièrement néfaste s’est terminée, du moins dans les affaires du monde.
Des demeurés de la pire espèce, obnubilés sans doute par la vague intuition de leur propre nullité existentielle, ont réactivé des haines moyenâgeuses, nourries par des rancœurs sans fin contre un Occident qui, soi-disant, les humilierait depuis belle lurette. Et voilà que l’humanité, soixante-dix ans après l’écrasement des Nazis et trente ans après la neutralisation des Khmers rouges, se retrouve à nouveau en butte à une idéologie mortifère qui s’attelle avec un égal enthousiasme au démantèlement tous azimuts de corps humains ainsi qu’à celui de trésors tout aussi innocents du patrimoine mondial. Je ne peux que souscrire à l’appel de Claude Lanzmann qui, dans le Monde du 25 janvier 2016, exhorte Fleur Pèlerin de ne pas priver les jeunes du film Salafistes (François Margolin et Lemine Ould Salem) sur la réalité des djihadistes au Sahel. C’est le film que tout le monde devrait voir maintenant, c’est l’équivalent de Nuit et Brouillard (1955) d’Alain Resnais.

Le choix de mes 15 meilleurs films de l’année écoulée se ressent sans doute de ma colère :

Bridge of Spies (Steven Spielberg, Etats-Unis)
pour la perfection de la reconstitution physique et mentale de l’environnement spécifique de la guerre froide au moment de la construction du mur de Berlin, quand la République démocratique allemande voulait affirmer son importance intrinsèque face au grand frère soviétique, fût-ce au prix de meurtres insensés de ses citoyens désireux de s’échapper de la nasse totalitaire. Tom Hanks en quintessence du upright American est irremplaçable.

Scott Shepherd et Tom Hanks dans « Bridge of Spies »

Carol (Todd Haynes, États-Unis)
pour la perfection de la reconstitution de l’Amérique d’Eisenhower, où il était inconcevable qu’on pût être épouse, mère et lesbienne. Pourtant, Cate Blanchett et Rooney Mara, incandescentes de désir et poignantes de frustration, prouvent le contraire et œuvrent en pionnières du futur. Haynes ne fut jamais plus inspiré.

Cate Blanchett dans « Carol »

Comme un Avion (Bruno Podalydès, France)
pour la leçon de vie et de sérénité que procure cette promenade aquatique d’un quadragénaire qui construit un kayak sur mesure sur le toit de sa maison avant de se lancer à l’aventure, avec la bénédiction de son épouse, sur des cours d’eau calmes en direction de la mer, au rythme de la liberté et de rencontres impromptues aussi savoureuses que sensuelles. Certainement à l’index dans les pays musulmans.

Corn Island (George Ovashvili, Géorgie)
pour la limpidité de la métaphore qui voit un grand-père et sa petite-fille adolescente occuper une île surgie au milieu d’un fleuve (et de ce fait no man’s land) pour y construire, semer et récolter, alors qu’autour d’eux gravitent des milices ennemies, prêtes à en découdre. La transmission des valeurs entre générations et les émois de la puberté sont des points fixes, les mouvements guerriers des épiphénomènes.

Ex Machina (Alex Garland, États-Unis)
Une androïde réussit à tromper la vigilance de son créateur et à s’échapper dans le vaste monde : après les femmes, les robot(e)s se rebiffent ! On n’arrête pas le progrès et l’humanité n’est définitivement qu’une étape.

Alicia Vikander dans « Ex Machina »

Kingsman : The Secret Service (Matthew Vaughn, Grande-Bretagne)
Un agent secret de Sa Gracieuse Majesté qui abat des dizaines de gens paisibles dans une église : avouez que vous n’avez jamais vu ça chez James Bond. Peu importe si le gugusse a agi dans un état second, car la manipulation par produits chimiques, rayons secrets ou toute autre méthode plus classique est justement au centre du récit palpitant et pince-sans-rire (concernant la formation des meilleurs élèves espions) qui parodie avec succès les codes du film d’espionnage tout en en respectant les tropes familiers. La saveur particulière que distille la crème des acteurs anglais, depuis Michael Caine jusqu’à Colin Firth, en passant par Mark Strong et la nouvelle coqueluche Taron Egerton, n’est que la cerise sur le gâteau.

« The Look of Silence »
© Praesens films

The Look of Silence (Joshua Oppenheimer, USA, Indonésie)
Un ophtalmologue très doux, dont le frère fut une victime du génocide perpétré contre les communistes indonésiens sous Suharto en 1965, rencontre les tueurs sous prétexte de soigner leur vue et leur demande d’évoquer le passé. C’est que, contrairement aux Nazis, ceux-ci n’ont jamais été inquiétés et se vantent de leurs méfaits, comme l’a montré le précédent film d’Oppenheimer, The Act of Killing (2012). Ensemble, ces deux documentaires constituent probablement le plus virulent témoignage sur les horreurs que l’homme peut infliger à ses semblables sur ordre d’un gouvernement.

Mad Max : Fury Road (George Miller, Australie/USA)
Le paradigme du film d’action noble, qui a quelque chose à dire : le futur proche de l’humanité sera fait de batailles autour de l’eau potable et de carburant pour les véhicules, seules richesses minérales. L’essence permettra de voyager pour accéder à d’autres citernes. La simplification du mode de vie entraînera une simplification des hiérarchies : quiconque a l’une des deux denrées en son pouvoir, dispose d’un bras de levier qu’il ne faut surtout pas abandonner. Les luttes sont donc incessantes et hautement mobiles afin de surprendre l’opposant lorsqu’il ne s’y attend pas. En fait, le nouveau Mad Max, tourné en décors naturels plutôt que sur ordinateur, est le comble du cinéma cinétique : il n’y a pas une minute de repos.

« Mad Max Fury Road »

The Martian (Ridley Scott, États-Unis)
À l’heure où, selon certains, tout ce qu’il faut savoir sur le monde se trouve dans le Coran, il est rafraîchissant de voir l’odyssée d’un homme échoué sur une planète aride qui s’en tire en réfléchissant aux solutions qui se cachent implicitement dans le matériel que les expéditions ont laissé sur place. Il s’improvise ainsi jardinier, couvre de terre martienne le plancher d’un habitacle et y fait pousser des pommes de terre qu’il arrose avec de l’eau synthétisée à partir d’hydrazine (carburant de fusées) et d’oxygène. Les stratagèmes pour obtenir une communication viable avec la Terre via les satellites en orbite autour de la planète sont encore plus raffinés. Le livre d’Andrew Weir (2011) était un petit bijou concis de science humoristique (l’astronaute tenant un livret de bord truffé d’autodérision, détail qui vaut au film d’être classé dans les comédies !) : Scott a cru alléger la sauce en abandonnant trop souvent le naufragé au profit des discussions au quartier général de la NASA, mais l’important, c’est qu’à aucun moment, Dieu n’est évoqué ou remercié. Du Hollywood laïc !

Our Little Sister (Hirokazu Kore-Eda, Japon)
Accusé d’angélisme, tant ses personnages sont des gens foncièrement bons et généreux, Kore-Eda narre avec sa coutumière finesse la rencontre de trois sœurs adultes avec une ado que leur père, qui vient de mourir, a eu avec sa deuxième épouse. Comme le titre le laisse supposer d’emblée, la petite se fera adopter sans le moindre accroc par les autres et le respect et la prévenance mutuelle enchantent tellement après les actes de haine du 13 novembre que le film se voit comme un remonte-morale de premier ordre.

« Shaun the Sheep »

Shaun the Sheep (Mark Burton et Richard Starzak, Grande-Bretagne)
Les aventures loufoques du mouton fidèle qui entraîne les autres animaux de la ferme à la recherche du fermier, échoué en ville et devenu amnésique à la suite d’un choc, est le meilleur film d’animation, car la langue, purement borborygmatique, est universelle et les mouvements des figures en plastiline ultracoulants.

Sicario (Denis Villeneuve, Etats-Unis)
D’une brutalité exemplaire, le film démontre que les seules victoires à brève échéance que la police peut comptabiliser dans la lutte contre le trafic de drogue, sont les exécutions extralégales des caïds. À moins de réduire drastiquement par un coup de baguette magique le nombre des clients …

Victor Garber et Emily Blunt dans « Sicario »

Slow West (John Maclean, Nouvelle-Zélande/Grande-Bretagne)
Où un jeune Écossais de 16 ans chemine jusqu’au Colorado vers la fin du 19e siècle, à la recherche de la femme qu’il aime, sans se douter que le compagnon qui s’est offert comme guide et mentor, la cherche aussi, mais en tant que chasseur de primes. Le mélange d’intelligence rusée, d’humour noir et de violence impromptue fait penser aux frères Coen, et le novice Maclean montre une assurance peu commune dans le choix de ses priorités : il est d’emblée plus intéressé au coût du destin manifeste pour les peuples colonisés et les immigrants, qu’à la romance.

The Taking of Tiger Mountain (Tsui Hark, Chine/Hong Kong)
Apogée absolu de l’œuvre de Tsui, où la maîtrise inégalée de la mise en scène est entièrement au service d’une histoire populaire (un détachement de l’Armée populaire de libération aux prises avec des bandits dans une forteresse de montagne) racontée déjà dans un roman de Qu Bo, un opéra pékinois et un film de Xie Tieli en 1970, mais jamais avec autant de couleurs et de rage.

Alicia Vikander et Kit Harington dans « Mémoires de jeunesse »
© Mars Distribution

Testament of Youth (James Kent, Grande-Bretagne)
Basé sur l’autobiographie (1933) de Vera Brittain, qui avait perdu, comme tant d’autres jeunes femmes, son fiancé aux tranchées de la Grande guerre, le film est d’ores et déjà un monument aux morts inutiles du gâchis monumental que fut 14-18. La fleur de la jeunesse comédienne actuelle rend hommage à la fleur de la jeunesse massacrée il y a 100 ans.

Bien sûr qu’il y a des films que j’aurais bien voulu inclure dans ce best of, comme Saul Fia (Laszlo Nemes) ou Inherent Vice (Paul Thomas Anderson). Selon les jours, l’un ou l’autre des 15 aurait pu être remplacé par un de ces deux-là. Quant aux plus grandes baudruches de l’année, je citerai la niaiserie gériatrique Youth (Paolo Sorrentino), la sottise tarologique Knight of Cups (Terrence Malick) et le monument d’ennui et d’outrecuidance As 1001 Noites (Miguel Gomes).

Au mois prochain

Raymond Scholer