Au Poche-Genève et à Vidy-Lausanne
Poche-Genève et Vidy-Lausanne : “Célébration“
Article mis en ligne le octobre 2007
dernière modification le 22 octobre 2007

par Bertrand TAPPOLET

Une salle de restaurant londonien emballée dans une atmosphère lounge sur fond de deep house stratosphérique et ambient. Trois couples. Deux tables basses voisines. La scénographie classieuse évoque de loin en loin les intérieurs glacés et high techs de Nip/Tuck, la série dramatique TV culte.

Anguleuse, cette mise en espace est scandée par deux aquariums où évoluent des poissons tropicaux virtuels, images de synthèse pour une faune de nantis glissant à la surface d’un monde aseptisé. La pertinence du sensorium de Célébration mis en scène par Valentin Rossier, son flottement sans ruptures ni attaches sont inséparablement liés à un désarroi spécifiquement contemporain qu’elle met en scène. Par son titre, Célébration est l’œuvre palimpseste de Harold Pinter. On célèbre un anniversaire de mariage. Les répliques dégorgent la violence et le mal être, s’entrecroisent et dérapent. Tout est fragmenté au cœur de dialogues minés : les paroles, les souvenirs, les désirs. Entre Théâtre de l’Absurde, Théâtre de la Catastrophe, Conversation Play, pièce de situation, vaudeville décalé et comédie de menace ou de moeurs. Sur fond d’humiliation et d’asservissement sexuel volontaire, la pièce, crue, teintée d’humour noir et grinçant, dérangeante et sans tabous, multiplie les rapports de force, jusqu’à circonscrire la violence dans une simple coupelle translucide se teintant du rouge d’un verre de vin renversé.

 
Contre
Si la fonction du langage est de maintenir le contact entre les individus, Pinter y substitue des dialogues parallèles, qu’il empêche de se rejoindre par des béances de l’écoute, de la compréhension et de la mémoire. Néanmoins la pièce tisse un réseau serré de parallélismes, d’échos, de contrepoints entre les deux tablées éclairées alternativement à main droite et gauche. Un espace confiné rendu double donc comme dans La Collection et coupé du monde extérieur, proche alors de la scène laboratoire sur laquelle le dramaturge porte un regard d’entomologiste amusé.
Valentin Rossier se souvient du discours prononcé par Pinter à l’occasion de la réception de son Prix Nobel en 2005, où le dramaturge britannique prouve qu’il n’a jamais cessé d’élever la voix avec fermeté contre la guerre en Irak et contre les déprédations commises par l’impérialisme américain dans les Balkans et en Amérique centrale notamment. Pinter débuta ainsi une présentation de son oeuvre dramatique et de son approche à l’art : « En 1958 j’ai écrit ceci : "Il n’y a pas de nette distinction entre ce qui est réel et ce qui est irréel, ni entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Une chose n’est pas nécessairement ou bien vraie ou bien fausse ; elle peut être à la fois vraie et fausse." » À la mise en jeu, les comédiens assis face public épousent avec une rare maîtrise cette oscillation en se gardant bien de tailler leur personnage dans une étoffe archétypale et exclusivement antipathique.
Cette tension entre réel et apparences travaille les échanges des frères, conseillers en stratégie chargés de maintenir la paix aux quatre coins de la planète. De cette dualité, à la fois forme, fond, sujet, objet de Célébration, naît une fascination qui n’est pas prête de se dissiper. Comme on peut le deviner en sous-texte, les frères jouent en réalité les pompiers pyromanes au prix d’exactions sans noms et de guerres civiles. Le banquier incarné par Valentin Rossier, lui, dévoile un corps comme déchiré à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. Un être au bord de l’implosion, qui évoque par instants sa lecture arachnéenne et désabusée de Iago dans Othello. N’avoue-t-il pas que ce lieu dînatoire, le plus hyphe de la capitale, forme comme une cuirasse faisant pièce à ses tendances psychopathes difficilement refoulées ? Entre ces petits "saigneurs" du monde, une connivence hémophile coule, dopée d’arrogance partagée, de mépris de l’humain et surtout de l’argent, qui à force de circuler comme les anatomies féminines entre les mains des amants, devient quasi irréel.
 

Célébration, d’Harold Pinter, photo © Dorothée Thébert

Mots vides
Aux yeux de Valentin Rossier, la langue pourrait s’entendre les yeux clos, tant le rythme qui la traverse dessine une impitoyable mécanique de précision, elliptique, concise jusqu’au vertige. Témoin cet épisode quasi terminal qui voit se succéder, dans les bouches exsangues, comme dans une ritournelle rituelle les "À bientôt". Les fins pinteriennes sont ouvertes à un nombre infini d’hypothèses. Se trouvent magnifiquement ciselés au souffle près les deux types d’utilisation du langage chez le dramaturge de l’absurde : une parole surabondante où le locuteur se dépense et se livre, à l’instar de Lambert, le conseiller s’ouvrant les veines de l’intime en y faisant palpiter une histoire sensorielle et charnelle, un amour premier. Mais aussi une parole qui se réserve, se faisant miroir et vide où l’interlocuteur se perd.
Maltraitées, insultées, rabrouées, balafrées par un machisme et une misanthropie qui imbibent chaque propos du mâle trio, les épouses abusées ne sont en réalité, aux yeux de Rossier pas si "Desperate Housewives" qu’un regard superficiel pourrait le laisser supposer. Ne mènent-elles par leurs hommes par "le bout de la queue" ? Comme dans un pitch pour cosmétique, l’image scénique allongée comme en cinémascope les découvrent blonde, brune, et rousse. D’une grande force intérieure, ces femmes, qu’elles soient actives dans des organismes caritatifs ou institutrice, se révèlent de redoutables Escort Girls essuyant l’adversité avec un somptueux détachement servi sur un lavis de sérénité zen confinant à la sensibilité d’un écran plasma.
Au milieu de ce désert d’acculturation ouatée, de prédation feutrée et embrumée par l’alcool, s’avance, hiératique, un serveur (Jacques Roman). Pétri de la raideur un brin surannée qui sied à un majordome obséquieux, il raconte avec une certaine confusion volubile les poussières d’un empire littéraire naufragé, les icônes du roman américain liées à la figure d’un grand père que l’on devine peut-être imaginaire. Ses interventions au scalpel, géométriquement distribuées entre les assemblées de convives en font un "personnage axial" à en croire le metteur en scène. Pivot des échanges, il semble détenir quelques vestiges de ce que fut la littérature américaine de la première moitié du XXe siècle que Pinter admire tant. Lawrence, Conrad, Hemingway, Fitzgerald, Joyce y sont convoqués en guest stars. Mais pour mieux être ravalées au rang d’anecdotiques réminiscences. Point d’alarme. Car les autres protagonistes ne prêtent ni attention aux propos de l’autre, ni à ce qu’ils disent eux-mêmes. Leurs dires sont répétitifs, décousus, irrationnels et comme en suspension, baignant dans un climat que Valentin Rossier a voulu d’une inquiétante étrangeté, proche de celui, hypnotique, à l’œuvre dans les opus de David Lynch.

Bertrand Tappolet

Célébration. Le Poche jusqu’au 14 octobre.
Rés. : 022 310 37 59.
Théâtre de Vidy, du 23 octobre au 11 novembre.
Rés. : 021 619 45 45