Entretien : Daniel Briquet
Article mis en ligne le novembre 2007
dernière modification le 4 novembre 2007

par Rosine SCHAUTZ

Le comédien Daniel Briquet est de passage à Genève, au Théâtre de Poche, pour participer à la pièce de Lars Norén, Sang, mise en pièce par Françoise Courvoisier. Il a accepté de répondre à quelques questions.

Cinéma, télévision, radio, théâtre… Est-ce le même métier ?
Pas du tout ! Le cinéma, le travail avec la caméra, n’est pas du tout la même chose que le travail en scène, d’une part parce qu’en scène, il y a une continuité dans le fait de jouer, alors qu’au cinéma, la continuité se fait au montage, le rythme de l’image, la musique, tout cela se "monte" après… D’autre part, au cinéma, il faut se laisser voler, car la caméra vient chercher des choses en nous.
Au théâtre, c’est très différent. Même si le théâtre est un art de l’instant, il s’inscrit aussi dans la continuité, par le travail de répétition, et par la durée de la représentation, qui se déroule en temps réel.
Dans les émissions de France Culture auxquelles je participe, c’est là encore différent. Je pense qu’on peut se permettre des choses extraordinaires à la radio. On a le sentiment, cela dit, qu’on n’ose pas toujours "aller loin", ou en tout cas qu’on pourrait aller beaucoup plus loin.

Daniel Briquet

Vous voulez dire les metteurs en onde ou les comédiens ? Ou les programmateurs ?
Un peu tous. Parfois c’est une question de programmation : les décideurs ne suivent pas, ils sont soumis à des taux d’audience… Quand on se souvient qu’Orson Welles avait provoqué des émeutes, en 1938, avec sa "Guerre des Mondes"… La radio reste un outil absolument génial !

Vous enseignez également le théâtre à Paris, à la Sorbonne, n’est-ce pas ?
Oui, j’interviens depuis trois ans à Censier, à l’Institut d’Etudes Théâtrales de Paris III. Je fais faire du théâtre aux étudiants, un semestre par an, à raison d’une fois par semaine. C’est peu, mais c’est très nourrissant. J’ai souvent l’impression qu’un cours réussi est un cours où j’ai moi-même appris quelque chose.

Vous leur faites jouer des textes ?
En fait, j’ai eu principalement des "première année", et je me suis aperçu qu’ils arrivaient à la fac assez déstabilisés. Ils doivent s’adapter à de nouveaux rythmes, à de nouvelles organisations dans leurs études, ils doivent se prendre en charge, devenir autonomes. Et ils ont une sorte de période de déséquilibre…. J’ai essayé d’apporter des textes, mais ça n’a pas très bien marché, j’ai donc proposé des exercices d’improvisation, en groupes, et ensuite, je les laisse apporter des textes. Ce qui compte pour moi, c’est de voir leur motivation, leur participation, leur engagement dans le théâtre, et d’essayer de les aider à choisir une voie.

Donc ni cours de diction, ni travail à la table ?
Non. Du travail plutôt corporel. Des exercices dans l’espace, des jeux. J’essaie de leur faire toucher du doigt à quel moment naît un instant de théâtre. Ce moment où se rencontrent celui qui fait et celui qui regarde, dans la perspective de ce que disait Peter Brook, dans l’Espace Vide.

Vous avez l’impression que vos étudiants sont cultivés, qu’ils sont passionnés, qu’ils sont là "pour de vrai" ?
C’est difficile à dire… Ils sont issus de notre société, de ce au milieu de quoi on vit aujourd’hui. C’est vrai qu’on s’interroge sur la culture des gens. Sur la mémoire, l’Histoire. Je me rends compte, par exemple, que beaucoup de jeunes qui ont entre 25 et 30 ans connaissent très mal les années soixante-dix. Ils ont des jugements à l’emporte-pièce.
Le théâtre reste, et c’est probablement sa grande force, un art de l’instant, un art qui est basé sur le moment, le moment où "ça" a lieu, et qui est irremplaçable. Un spectacle bouge, même imperceptiblement, d’un soir à l’autre. C’est la singularité du théâtre : il est très difficile – on peut certes y arriver – de guider le spectateur comme on peut le faire au cinéma, où le point de vue est clair, car il est là où on place sa caméra. Au théâtre, on ne peut jamais être sûr que quelqu’un ne va pas regarder ailleurs, dans le coin qui n’est pas éclairé. Cela ressortit du désir et de la liberté de chacun. C’est là, je crois, que le théâtre est fondamental pour notre vie et pas seulement en termes de théâtre ou d’histoires de théâtre ; c’est véritablement un espace de liberté, essentiel.
Celui qui veut se renseigner sur le théâtre, son histoire, peut le faire. Dans les écoles, par exemple, ou en écoutant parler les acteurs.

Vous jouez au Théâtre de Poche, Sang du suédois Lars Norén, mis en scène par Françoise Courvoisier. De quoi parle cette pièce, ou disons, que lisez-vous dans cette pièce ?
C’est difficile de répondre à votre question, et en fait, je n’ai pas tellement envie de dévoiler !

Je comprends… mais il y a des thèmes ? L’exil ? La solitude ? Le Chili ?
C’est une pièce où il y a une intrigue, des situations très claires, et des rebondissements. C’est très bien construit. Ça part du trio "le mari-la femme-l’amant", et puis Norén surprend son monde. Il aborde effectivement plusieurs thèmes : le fait d’être un survivant, la filiation, l’héritage, l’engagement aussi, les secrets de l’âme, qui sont les mystères qui fondent les mythologies, les mythologies grecques qu’on interroge tout le temps, avec lesquelles on vit, et qui finalement sont fondatrices.

Comment vous apparaît l’écriture de Norén ?
C’est une écriture très ramassée, très dense, qui peut à tout moment partir ailleurs.

On le sent dans la traduction de René Zahnd ?
Je suis très mal placé pour en juger… mais je vois que c’est à la fois très bien construit et pas vraiment achevé. Norén laisse beaucoup d’espace aux comédiens, et au metteur en scène. C’est passionnant à travailler. Après… comment les spectateurs vont recevoir le texte… c’est une autre affaire !

Quels sont vos projets de théâtre après Genève ?
Je vais faire une tournée au mois de février avec Un Chapeau de paille d’Italie. Et je vais partir la semaine prochaine pour la première d’un spectacle que j’ai mis en scène, qui s’appelle Les Travailleurs de la mer. C’est une adaptation du texte de Victor Hugo par Paul Fructus, qui sera seul en scène, avec deux musiciens.
Il y a des projets que j’ai envie de mettre sur pied, ou de faire avancer, mais là, c’est encore un peu tôt pour en parler.
Tout à l’heure, quand vous me demandiez, cinéma, radio, moi, au départ je suis un "fada" de cinéma, et d’une certaine façon, c’est le théâtre qui m’a choisi, et pas le cinéma. J’aimerais beaucoup faire du cinéma.

Cinéaste ?
Non. Acteur.

Propos recueillis par Rosine Schautz

Né à Genève, formé à l’Ecole du TNS, Daniel Briquet a travaillé avec divers metteurs en scène, et non des moindres : J.-P. Vincent, B. Sobel, J. Lassalle, J. Jourdheuil, J.-F. Peyret, X. Durringer, M. Langhoff, K.M. Grüber avec quelques fidélités affirmées, notamment avec J.-L Hourdin et H. Vincent.
Son parcours alterne classiques et créations contemporaines.
Pour mémoire, il a été un magnifique Woyzeck, dans la mise en scène de Claude Stratz, en 1978, au Théâtre de Carouge.

Daniel Briquet a reçu la formation de l’Ecole Supérieure du Théâtre National de Strasbourg.