En Suisse alémanique : Expositions de la rentrée
Article mis en ligne le novembre 2007
dernière modification le 29 septembre 2008

par Régine KOPP

Quelques grands noms de l’art du XX° siècle créent les temps forts de la rentrée dans le domaine des arts plastiques des grands musées de Suisse alémanique : Max Ernst s’invite au musée Tinguely de Bâle, Le Corbusier au musée Vitra de Weil, Félix Valloton s’installe au Kunsthaus de Zurich, Picasso et Bacon font l’objet d’une confrontation au musée de Beaux-Arts de Lucerne.

Max Ernst - Musée Tinguely de Bâle


Le jardin des sens : Pétales et Jardin de la nymphe Ancolie
Il y a plus de quarante ans qu’aucune exposition n’a été consacrée en Suisse à Marx Ernst. Et le mérite revient au musée Tinguely de Bâle, qui propose une rétrospective chronologique avec, pour point de départ, les années Dada et point d’arrivée, la deuxième guerre mondiale. L’originalité de l’exposition est d’avoir conçu le parcours autour d’une œuvre monumentale (4.15 x 5.31) de Max Ernst, ayant une valeur artistique et culturelle particulière dans l’œuvre de l’artiste. Pétales et jardin de la nymphe Ancolie est une œuvre de commande que Marx Ernst exécuta en 1934, pour le bar du Corso-dancing Mascotte de Zurich. Œuvre au destin mouvementé. Car, cette peinture murale avec ses fleurs rouge carné sur fond de feuilles vertes en apesanteur, qui servait d’arrière-plan pour les couples dansant, a été endommagée par la fumée et les éclaboussures de vin mais aussi par des repeints inadéquats. C’est à la fin des années cinquante que la peinture fut retirée et déposée au Kunsthaus de Zurich. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, le musée Tinguely, grâce au soutien de Hoffmann-La Roche, profitant de l’exposition du tableau, se charge de le restaurer, confiant cette tâche délicate à des restaurateurs professionnels dont on pourra suivre le travail au musée.
Autour de cette œuvre phare ont été réunies environ cent cinquante œuvres, pour la plupart provenant de collections privées, plus de soixante-dix pour cent de l’œuvre du peintre étant encore en mains privées. Avoir pu obtenir tous ces prêts n’a pu se faire sans le concours du grand ordonnateur et commissaire de l’exposition, Werner Spiess, reconnu comme le plus grand spécialiste de l’artiste, éditeur du catalogue raisonné, et qui réussit une exposition exemplaire.
Après sa grande période dada à Cologne, au début des années vingt, et son départ à Paris, les plaisirs de la vie se lisent de nouveau dans les œuvres. On sait qu’il passa une année (1923/24) dans la maison de Paul et Gala Eluard à Eaubonne, dont il décore entièrement murs et portes, savourant les délices de la nature et de l’harmonie végétale. Ces portes, prêtées par le Sprengel Museum de Hannovre, mais aussi collages, dessins et frottages témoignent de l’énorme potentiel imaginaire de l’artiste. Quand Max Ernst arrive en Suisse, il compose cette peinture monumentale, s’inspirant d’une encyclopédie botanique du XIX° siècle. Il y mêle des créatures végétales, animales et humaines. De la partie inférieure droite, surgit une jambe nue de femme, parmi les fleurs et les feuilles, derrière un élément dansant jaune qui ressemble à un oiseau, on devine la nymphe. Dans ces années de l’entre deux guerres, l’oiseau est un sujet récurrent dans l’œuvre et symbolise cette liberté dont l’artiste a tant besoin : Oedipus rex (1922), Loplop, le supérieur des oiseaux (1928). L’artiste puise dans son inconscient. Mais avec l’imminence de la guerre, les éléments perturbateurs viennent rompre l’idylle : des plantes carnivores dégringolent sur des avions en morceaux, des villes entières sont englouties (Jardin, gobe-avion, 1935) par des forêts sauvages (La Ville entière,1936). Le Jardin des Hespérides (1935) fait place à La Nuit rhénane (1944).
L’œuvre de Max Ernst, tout comme sa biographie, oscille entre les métamorphoses du plaisir et les désespoirs de l’histoire européenne. Que cette exposition ait lieu dans le musée Tinguely, est la preuve d’une merveilleuse rencontre entre deux artistes amis car si Max Ernst aimait l’esprit libre de Tinguely, ce dernier avait beaucoup de respect pour son aîné.

Le Corbusier - Musée Vitra de Weil

 
L’art de l’architecture
Le Musée Vitra, situé à Weil, à côté de Bâle, compte parmi les musées de design les plus importants au monde. Rien que l’architecture du bâtiment, première œuvre en Europe de Frank O. Gehry, vaut le détour. Dans le débat sur l’architecture et l’urbanisme, l’œuvre de Le Corbusier occupe une place centrale. Or, depuis 1987, aucune exposition exhaustive de ses travaux n’a eu lieu. Grâce à la fondation Le Corbusier à Paris mais aussi à de nombreux prêts de collections européennes et américaines, le Musée Vitra présente une exposition regroupant toutes les formes d’expression artistiques du Corbusier : vingtaine de peintures originales, des sculptures, de nombreux meubles originaux, des dessins et plans originaux, une cinquantaine de première édition de livres rédigés par Le Corbusier, des maquettes originales des plus importants bâtiments construits par l’artiste. Il faut aussi ajouter des installations permettant de mieux appréhender sa conception des volumes. Un modèle praticable du Pavillon Philips, réalisé en 1958, à l’occasion de l’exposition universelle de Bruxelles, est également présenté.
L’exposition chronologique se divise en trois sections : Contextes, Privé et public, Built Art et met en évidence les thèmes récurrents de son œuvre : intérêt pour le monde oriental et méditérranéen, prédilection des formes organiques dans les années trente et attirance pour les nouvelles technologies. Le dénominateur commun de l’œuvre étant la synthèse des arts : architecture, design, urbanisme, devait recréer un nouvel environnement dans lequel l’homme se sentirait plus heureux. En montrant cette variété de supports de toutes provenances, l’exposition se propose d’explorer l’arrière-plan technique mais aussi formel et philosophique. En prenant place dans un bâtiment de Frank O. Gehry, cette présentation invite au dialogue entre deux monstres sacrés de l’architecture.

Bacon et Picasso - Musée de Beaux-Arts de Lucerne


Une confrontation des œuvres tardives

Quand on parle de Lucerne, c’est tout naturellement à la musique qu’on associe cette ville, plus qu’à l’art. On y trouve cependant deux institutions muséales que beaucoup de cités souhaiteraient avoir : la fondation Rosengart, alignant tous les grands noms des classiques modernes et le musée des Beaux-Arts, situé dans le K.K.L., construit par Jean Nouvel et dirigé par Peter Fischer, commissaire de la présente exposition. Etonnamment, c’est bien la première fois qu’a lieu une telle confrontation directe de l’œuvre tardive de Pablo Picasso et Francis Bacon : une dizaine d’œuvres importantes, de Bacon, réalisées entre 1955 et 1986 dialoguent avec des œuvres de Picasso, datant des années soixante : trois sculptures, treize tableaux, cinq dessins. L’œuvre tardive de Picasso a été diversement appréciée, voire même déconsidérée par nombre de contemporains. Ce n’est que le regard rétrospectif qui permet aujourd’hui de reconnaître dans cette œuvre tardive les voies nouvelles que Picasso ouvre à l’art figuratif. Que ce soit formellement ou stylistiquement. Il en va de même pour Bacon, profondément marqué par Picasso.
L’exposition ne veut en aucun cas, montrer des influences mais bien davantage éclairer cette relation entre ces deux artistes, du point de vue de leurs intérêts communs. C’est aussi le fil conducteur de l’exposition, qui a pu être conçue grâce aux œuvres constituées par une seule et même collection privée. Picasso comme Bacon partagent cette volonté d’explorer sous toutes ses formes l’acte de peindre. Un spectateur figure toujours implicitement dans les œuvres de Picasso et de Bacon. La relation du peintre et de son modèle se développe en un thème universel, comme la lutte des sexes ou de manière plus générale une tension entre deux pôles. Violence, pouvoir, sexualité, rituel, création, destruction et mort sont les vecteurs de la lutte acharnée. Parmi les œuvres présentées, on a le privilège de voir des chefs-d’œuvre comme cette version la plus grande et la plus réduite du Déjeuner sur l’herbe (1960) ou le premier tableau de la série consacrée au Peintre et son modèle, peint par Picasso le jour de son 83° anniversaire. Pour Bacon, les œuvres sont toutes aussi importantes, puisque l’exposition montre le triptyque Studies of the Human Body (1970) et trois Portraits d’Henrietta Moraes.

Félix Valotton - Kunsthaus de Zurich


Un bourgeois révolutionnaire
L’exposition « Félix Valotton, idylle au bord du gouffre », qui vient de s’ouvrir au Musée des Beaux-Arts de Zurich, a été conçue par le directeur du musée Christoph Becker et l’historienne d’art Linda Schädler, non pas comme une rétrospective mais une sélection subjective de quatre-vingt-dix tableaux, qui ne se fixe pas sur un certain genre.
« Nous n’avons pas voulu installer un intérieur bourgeois, mais montrer la modernité de Félix Valloton ». On sourit bien sûr aujourd’hui, lorsqu’on apprend qu’en 1909, lors de la première exposition individuelle consacrée à l’artiste, en Suisse, au Kunsthaus de Zurich, l’exposition était interdite aux jeunes filles et aux jeunes femmes, sous prétexte que les nus étaient trop choquants. Cela n’a pas empêché la Société zurichoise des Beaux-Arts d’acquérir, à cette occasion, son premier tableau, puis d’en ajouter par la suite une vingtaine d’autres. Plus de soixante-dix prêts venant de musées suisses ou étrangers ainsi que de nombreuses collections privées complètent cette mise en scène d’un grand raffinement qui s’articule autour de quelques grands sujets : les portraits, les intérieurs, les paysages, les natures mortes, les nus et la mythologie. En accrochant par ailleurs les tableaux sur une tenture grise, l’ironie et la façon critique dont l’artiste traite les conventions bourgeoises ressortent bien mieux et les éléments formels que l’on retrouvera dans la Nouvelle Objectivité et la Peinture Métaphysique, se détachent sans ambiguïté.

Entre symbolisme et nouvelle objectivité, Félix Valotton (1865-1925), qui fréquente aussi les Nabis, choisit une voie originale. Et si, à première vue, les sujets semblent classiques, ils sont empreints d’ironie et peints avec une acuité intransigeante. Le parcours commence avec toute une série de portraits, des amis contemporains de l’artiste mais aussi des compositeurs comme Berlioz ou des hommes de lettres comme Zola, Hugo, Verlaine, Baudelaire ou Vigny. Une série de huit « portraits décoratifs », oscillant entre une représentation naturaliste et la caricature. Il y a aussi le portrait étrange de Gertrude Stein, prêté par le musée de Baltimore et qui a été exposé pour la dernière fois en Europe en 1908. On pénètre ensuite dans les intérieurs, sujet beaucoup exploré par Valloton, non pas avec des arrangements décoratifs en aplats comme le pratiquaient les Nabis. Son langage pictural est riche en symboles et le rapproche de la psychanalyse, tout particulièrement dans la représentation des rapports entre les sexes, comme dans La Visite (1899) qui nous montre comment une dame prend la liberté de se rendre dans l’appartement de son amant. En fait, c’est une suite scénique qui nous est présentée sur tout un mur : L’Attente, La Visite, La Chambre rouge, Le Mensonge, Le Baiser, et à chaque fois, Valotton joue en virtuose des choses entrevues. Dans Intérieur fauteuil rouge et figures (1899), l’instant de vérité du couple est représenté comme un moment de profond éloignement.
Un des points forts de la sélection sont les nus. Des corps de femmes qu’il représente sans fard : léger strabisme pour l’une, deux seins différents pour l’autre ou une couleur rare de l’iris. Son regard implacable sur le corps, ses coloris synthétiques, ses personnages qui par leur pose et leur proportion s’éloignent de l’idéal n’ont pas manqué de déconcerter le public de l’époque. L’art de la nature morte est également représenté mais marqué par une artificialité insolite : Concombres (1911), Poivrons rouges (1915), Jambon et tomates (1918), Entrecôte (1914), Viandes et œufs (1918) intéressent plus par l’interprétation picturale que par l’objet représenté. L’exposition nous conduit ensuite vers les paysages que Valotton ne traite pas comme les impressionnistes ou les pointillistes. Ici la nature avec ses arbres, chemins ou buissons n’est pas fondue mais prend un caractère stylisé et compact. Quant aux peintures de grand format, inspirées par des sujets mythologiques et que Valotton appelait les « grandes machines », elles traitent des thèmes connus comme Persée tuant le dragon (1910), L’Enlèvement d’Europe (1908) mais sont réinterprétés par l’artiste. A la place d’une victime enchaînée au rocher, il représente une femme émancipée, spectatrice indifférente du combat de l’homme avec le monstre. En représentant aussi ouvertement la lutte des sexes, qui était certes d’actualité dans la société de son époque, mais totalement refoulée, l’artiste garde cependant ses distances au moyen de l’ironie. « J’aurai toute ma vie été celui qui derrière une vitre voit vivre et ne vit pas » a-t-il noté dans son Journal.

Régine Kopp

Max Ernst, jusqu’au 27 janvier, www.tinguely.ch
Le Corbusier, jusqu’au 10 février, www.design-museum.de
Bacon-Picasso, jusqu’au 25 novembre, www.kunstmuseumluzern.ch
Félix Valotton, à Zurich jusqu’au 13 janvier, www.kunsthaus.ch / à Winterthur, Villa Flora, jusqu’au 28 sept. 2008