Au Forum Meyrin
Meyrin, Forum : Les chorégraphies de Josef Nadj
Article mis en ligne le novembre 2007
dernière modification le 6 novembre 2007

par Bertrand TAPPOLET

Artiste transversal et Directeur du centre chorégraphique d’Orléans, Josef Nadj a toujours tissé des liens étroits avec le théâtre. Pièce après pièce, il convoque des écritures qui appellent à brouiller les frontières entre danse, théâtre, musique et arts plastiques : Beckett (Le Vent dans le sac) et Bruno Schulz, auteur et plasticien juif polonais assassiné par les Nazis (Les Philosophes).

Mais il y eut surtout Büchner avec sa pièce inachevée Woyzeck, qui ajoute au poids du quotidien d’un fantassin, l’infamie de l’expérimentation sur l’homme où Woyzeck devient cobaye pour la médecine. Cette réalité dégradante est évoquée d’entrée de jeu par Nadj dans son Woyzeck ou l’ébauche du vertige par une scène que l’on croirait tirée du film de Georges C. Clarens, Wozzeck (1947), où le docteur ausculte le futur soldat meurtrier. Ici c’est l’épouse promise au sacrifice qui réalise cet acte ouvrant grand l’œil du pire chez le mari jaloux. Car il est beaucoup question de regard dans cette transposition dans une cahute foraine de l’univers de l’auteur allemand tôt disparu. Décor de palissade délimité à main droite et à main gauche par de petits filins tendus entre des pierres au sol et un plafond de cordages. Le goût pour les matières, l’écriture des pierres ne délaissent pas les scénographies de l’artiste natif de Voïvodine ainsi que la table inspirée des histoires de son grand-père. Si Woyzeck est la plaie ouverte pour le dramaturge allemand Heiner Müller, il est aussi le couteau qui tranchera dans le vif de la chair à la fois du tueur et de sa victime. Si la lame oscille d’abord habilement entre les doigts du soldat-barbier, elle devient, chez un Woyzeck parvenu au paroxysme de l’angoisse, arme à tailler (comme en coupe d’expérimentation) dans le vif de la chair ocre d’un buste d’argile d’abord travaillé et finalement détruit.

Tressaillements
Souvent immobile, Marie, la compagne de Woyzeck, la fille-mère qui attend de l’argent du père de son enfant est cette balise de la catastrophe qui vient. Avec au cou, un ruban noué couleur sang du crime accompli, elle est aussi une figure complexe et divisée alliant la sensualité simple et la peur de l’asphyxie. La chorégraphie la découvre le visage paraffiné d’argile. Elle n’a qu’un bout de miroir pour se contempler et elle est juchée sur une chaise au fond de la baraque. La folie gangrène l’espace et semble animer les corps difformes, baudruches qui s’articulent pour mieux se désarticuler. Peaux terreuses, anatomies en décomposition, lambeaux de vêtements devenus masques, les protagonistes sont « marqués à vie par leur passé, à la limite de toute ressemblance humaine », souligne Nadj. Ronde de gestes saccadés, pantomimes mêlant la terre aux chiffons dans un éveil sur fond de vieux poste à galène. Avec Woyzeck ou l’ébauche du vertige, Nadj s’est donné les moyens dramaturgiques de la tâche que Büchner avait assignée à l’auteur dramatique : restituer « dans ses tressaillements, ses demi-mots, et tout le jeu imperceptible de sa mimique » l’existence des êtres « les plus prosaïques qui puissent exister sous le soleil. »
Le texte est, comme toujours chez Nadj, ramené à quelques paroles à peine audibles. Mais de ce presque néant verbal, suite logique de l’appauvrissement du langage à l’œuvre dans la pièce, on trouve cette question posée par le Docteur à Woyzeck : « Qui es-tu ? Comment tu t’appelles ? ». C’est un univers marqué par le quasi mutisme, hors les cris et grognements de personnages "golémiques" et inachevés. Galerie de monstres s’ébrouant à mi-corps entre animalité et humanité de survie au cœur d’une sorte de cabinet des curiosités. Ils évoluent dans une atmosphère névrotique et burlesque jusqu’au non sens. La composition prend le pari de l’amoncellement pour suivre le parcours du cobaye tortionnaire (on l’oblige à avaler des pois à longueur de journée et à retenir son urine) dans cet acharnement un peu vain à continuer d’exister.

Paysage après l’orage © Francois-XavierTourot.

Autoportrait paysagé
Une cage tendue de cordes accueillie deux musiciens nus pieds qui en font surgir de métalliques résonances. Une immense housse froissée de papier japon s’agite sous l’impulsion d’un danseur encore invisible. La lymphe sombre retirée dévoile un corps recroquevillé. Nez rouge en bec d’oiseau, c’est Nadj qui s’ébroue. Bras élancés, il semble pétrir l’espace alors que derrière lui une toile blanche est maculée de noires coulures, une mer avec navire à l’horizon. Il ya du grand échassier dans ces mouvements d’appuis glissés au sol et ce délicat vibrato des bras en rare synchronie avec un jazz tribal et enfiévré. Puis dans une lumière bleutée, le danseur devenu figure ombrée applique la peinture avec ses doigts avant de la projeter en larges flaques.
Paysage après l’orage se veut comme une pause réflexive sur l’origine du mouvement. Tout fait écho à une autre création, Last Landscape : ses soli tout de noir vêtu alternant des phases raides et savamment désarticulées avec des ondulations et des pliés traversés d’un humour triste à la Charlot ou à la Keaton. Corps d’automate ivre, déglingué, épaules cintrées, Nadj y martelait le sol. En ombre chinoise, il dessinait déjà sur des panneaux rétro-éclairés un front de mer, une esquisse d’un bateau juché sur trois vagues, puis versait dans le tachisme, version "dripping" et "action painting" en jetant sur un angle de la toile le reste de peinture. Ramené par des volutes percussives, l’artiste désormais masqué battant l’air de des bras ne parvenait pas à se saisir d’un pinceau. C’est aussi encagoulé de noir puis de blanc que Nadj met à l’œuvre dans Paysage après l’orage une poésie qui tire sa beauté du pouvoir incessant de créer des formes autant que de la tension exigeante vers la conscience d’exister. Un ensevelissement du visage qui doit sans doute beaucoup à Michaux et à Magritte.
A l’origine de ces deux opus, il y a un être-là, un lieu naturel marqué par un tumulus enfoui sous les herbes. Cet ancien lieu cultuel pour tribus nomades est aujourd’hui disparu, proche de Kanizsa, le village natal de Nadj, partagé entre mémoire et mythe, situé à quelques verses de la frontière hongroise. Afin de réaliser un « autoportrait face au paysage », le chorégraphe dit avoir « voulu traduire les impressions, les sentiments, la matière même de ce paysage ». Il ajoute : « C’est mon expérience du lieu qui devient le point de départ de la construction d’une phrase poétique, musicale et visuelle à la fois. »

Bertrand Tappolet

Forum Meyrin. Rés. : 022 989 34 34
Woyzeck ou l’ébauche du vertige, 16 novembre à 20h30
Paysage après l’orage, 13 et 14 novembre à 20h30